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Théoriciens de la psychiatrie

par Sylvie Vermeulen

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 14 (février 2004)


Résumé : Dans le discours courant, la psychiatrie représente toujours l’enfermement duquel l’être séquestré ne peut plus sortir. C’est pourquoi, le gouvernement et les psychiatres veulent nous la présenter sous un jour nouveau. Mais chaque réponse qu’ils donnent aux manifestations de la souffrance, resserre davantage l’étau du refoulement.


Les autorités de l’institution psychiatrique imposent leur aveuglement en développant des théories erronées. Elles construisent une logique à laquelle chacun doit adhérer s’il veut être considéré comme normal. Depuis quelques décennies, elles ont méthodiquement développé un processus de pensée qui va de l’observation de certaines affections au but à atteindre : la suppression des symptômes sans remise en cause de l’exercice du pouvoir parental et social. L’ensemble du secteur, plutôt que de révéler l’alliance compulsive qui existe entre la population et ses représentants, se structure en fonction d’un objectif occulté : celui de soulager les familles par la prise en charge d’un ou de plusieurs de ses membres. Ces derniers manifestant trop crûment les conséquences des aberrations relationnelles transmises et rejouées de génération en génération par le biais des croyances, des valeurs et des comportements normatifs.


La manipulation

À travers l’institution psychiatrique, le gouvernement redéfinit sa norme. Il lui faut périodiquement recadrer celle transmise par les générations. Les parents et la société se servent des cas symptomatiques extrêmes pour former les limites de cette norme en fonction des besoins névrotiques dominants du moment. Bien que cette institution s’en défende, elle stigmatise, par ses diagnostics, des comportements servant à en cacher d’autres, ces derniers précipitant les premiers. Ainsi faisant, elle empêche certaines prises de conscience chez les gens dits « normaux », garants de la compulsion de pouvoir.

La manipulation se fonde sur le fait que les êtres déconnectés de ce que les autres prétendent être la « réalité » ne peuvent réaliser, dans un système complètement hostile à cette réalisation, la longue chaîne des causalités qui a provoqué leurs symptômes. Pour que les responsabilités restent masquées et que l’exercice du pouvoir soit innocenté, il faut exhiber ces symptômes comme preuve par défaut de la santé mentale de ceux qui garantissent la continuité du Pouvoir. A tous les nivaux de la société, l’institution psychiatrique déclenche une panique immédiatement refoulée par l’idée que, tant que nous n’en sommes pas atteints, nous sommes « normaux ». Elle utilise la terreur commune d’être stigmatisé, tout en offrant aux plus vulnérables l’irrésistible déculpabilisation qui les entraîne dans les méandres de leurs prétendues thérapeutiques.


L’exemple de la schizophrénie

Dans le Dictionnaire de la psychanalyse, nous pouvons lire un petit condensé de l’origine attribuée au mot schizophrénie : « (…) la démence précoce (schizophrénie) était donc une nouvelle maladie de l’âme, qui frappait d’impuissance et d’hébétude les jeunes gens de la société bourgeoise révoltés contre leur époque ou leur milieu mais incapables de traduire leurs aspirations autrement que par un véritable naufrage de la raison. » (1) Cette déclaration contient la connaissance inavouable de la problématique qui a engendré les symptômes dits « schizophréniques ». À cette époque, il était strictement interdit de remettre en cause le comportement parental et tout particulièrement la «bonne éducation» bourgeoise. Chez les enfants, cela se traduisait, le plus souvent, par des sentiments d’abandon total, de confusion et de non-sens de l’existence. Il ne fallait pas dire que le fait d’avoir été confronté toute l’enfance à l’état relationnel de leurs parents « les frappait d’impuissance et d’hébétude ».

De plus, l’auteur sous-entend que les jeunes n’étaient pas à la hauteur de leur révolte. Il leur attribue ainsi l’incapacité de traduire leurs aspirations, sans aucune considération pour le besoin essentiel qu’a l’être humain d’être écouté et accompagné pour nommer son senti. La mère qui livre aux nourrices son nouveau-né, comme cela se faisait dans ce milieu, et l’ensemble des parents qui se sentent immédiatement menacés par l’expression du senti de l’enfant, feront obstacle à la structuration linguistique de ce senti. Ils l’humilieront à chaque tentative et finiront par provoquer ainsi la confusion dans l’esprit du jeune adolescent. La métaphore du « naufrage de la raison » est encore, pour l’adulte, un refus de reconnaître l’aggravation des conséquences de ce rapport pathologique parental quotidien, face à son résultat.


Les symptômes ont une histoire

L’éducation suisse et l’éducation allemande, d’où nous viennent la définition de la schizophrénie et l’énumération des symptômes qui lui sont rattachés (2), sont particulièrement dures et ignorent avec acharnement la profondeur, voire l’existence, de la sensibilité affective consciente de l’enfant. Cette réalité entrava fortement la mise en évidence des causes réelles de ces symptômes, d’autant plus que ces éducateurs cultivaient le mythe de l’innocence parentale.

Dans l’énumération des symptômes de la schizophrénie, nous trouvons par exemple « l’audition de voix sous forme de propos et de répliques. » (3) Nous connaissons tous ces dialogues intérieurs mais, tant qu’ils ne semblent pas déconnectés de l’ensemble de notre capacité de penser et ne nuisent pas à la mise en pratique des « habiletés sociales » (4), nous nous sentons normaux.

Mon expérience me permet d’affirmer que les bébés, terrifiés tout petits par leurs parents lors de l’expression de leur mal-être ou de leurs souffrances, apprennent rapidement à maîtriser la sensibilité qui leur permit cette expression. La conscience enfantine, interpellée par cette incompréhensible agression, reste occupée par les exigences parentales et soumet son comportement naturel à leurs directives. Les adultes qui ont subi cet acharnement éducatif sont terrorisés à l’idée d’être coupables et donc potentiellement condamnables voire punissables par les autres. Ils deviennent « innocents » et entérinent l’édifice relationnel structuré au contact de ce rapport éducatif.

Au regard du traitement infligé aux enfants au cours de l’Histoire, il se peut même que ce rapport ait provoqué des modifications génétiques. En effet, comment avons-nous pu concilier l’existence de notre sensibilité et de notre conscience, dont les expressions provoquaient tant de colère chez nos parents, avec le fait que ces derniers niaient constamment l’existence de ses facultés dans la pratique relationnelle, tout en les utilisant pour obtenir ce qui les rassuraient ? Les enfants sont soumis à une telle torture psychologique qu’ils s’exercent à nommer dans leur for intérieur ce qui deviendra leur senti. Mais, sous la tyrannie relationnelle des adultes, ils pensent commettre le mal en exerçant leur conscience, se confirmant ainsi son existence. S’ébauchent alors des clivages entre ce qui devient le bien, le mal, l’intérieur, l’extérieur, la conscience de soi, l’autre.

Le diagnostic de la schizophrénie est utilisé, par ceux qui le conceptualisent, pour rompre les liens existant entre causes et conséquences. Alors que les symptômes de la schizophrénie nous interpellent naturellement sur leurs causes réelles, les tenants du pouvoir focalisent de façon envahissante et autoritaire l’attention de la population sur les dangers qu’elles nous font courir s’ils n’interviennent pas immédiatement avec leurs moyens de spécialistes du refoulement.

Cette attitude vis à vis du symptôme élimine toute réflexion sur la possibilité que nos dialogues intérieurs, vécus eux comme normaux, puissent déjà être la conséquence douloureuse d’une pathologie relationnelle directement liée au déni de l’existence de la conscience chez l’enfant. Ainsi, la psychiatrie, qui refuse encore aujourd’hui de reconnaître la nature et l’importance des maltraitances relationnelles parentales en abandonnant, de son propre aveu, « la vision d’une responsabilité causale des parents » (4) ne peut - en aucun cas - prétendre respecter et soigner la personne en refusant de reconnaître les causes réelles des symptômes qu’elle classifie frénétiquement.


Les adolescents pour cible

Les théoriciens de la psychiatrie ont pris l’adolescence pour cible. Ils tentent de déresponsabiliser les parents en présentant cette période de la vie comme étant naturellement à risque. Aujourd’hui, la Fédération française de psychiatrie (FFP) affirme par exemple : « Le processus de l’adolescence par lui-même fragilise tout adolescent et peut produire des symptômes s’il déborde les capacités du sujet à y faire face. » (4)

Abandonnés par des parents entièrement occupés à rejouer, déjouer et compenser, les adolescents se retrouvent seuls face aux représentants du Pouvoir: services sociaux, école, système économique et, aujourd’hui, services psychiatriques. Parce que les adultes se sentent coupables du rapport de pouvoir qu’ils imposèrent à l’enfant. ils ont peur que sa révélation implique leur condamnation. Pourtant, devant un parent qui reconnaît les faits, les conséquences et l’origine de ses propres actes, l’adolescent n’est pas dans la condamnation mais dans la reconnaissance.

C’est à ce moment de leur vie que les jeunes éprouvent un besoin particulièrement intense d’être reconnus pour ce qu’ils sont et font réellement. Ils utilisent toute leur vitalité pour manifester, avec la nécessité de les résoudre, les bases relationnelles traumatisantes vécues dans leur enfance. La détermination de l’adolescent à comprendre et à réaliser son histoire est dictée par la volonté de devenir un adulte familialement et socialement présent, conscient et responsable. Mais tout est organisé pour détruire chez les adolescents toute velléité de connecter leurs souffrances présentes à leurs causes réelles. Les condamnations portées sur leurs comportements équivalent à une lutte à mort contre le processus naturel de libération de leur conscience. La preuve en est l’utilisation des psychotropes dès la petite enfance et la circulation de drogues de toutes sortes largement facilitée par bon nombre d’adultes qui préfèrent voir leurs ados fumer un « p’tit joint » plutôt qu’être remis en cause.

Les parents « tombent » sur leurs enfants parce qu’ils ont peur d’être débordés par leurs propres émotions. Ils décrètent que les ados sont seuls responsables de leurs sentiments et de la manière dont ils ont vécu leur enfance. Ainsi, ils leur ordonnent de ne faire aucun lien avec les sentiments, exprimés ou non, de ceux qui les entourent. Les parents et la société se présentent comme les victimes des adolescents alors qu’ils en sont les bourreaux. Ce n’est pas en mentant sur les causes de l’origine du sentiment de culpabilité des parents ni sur les conséquences de leurs actes que l’on résoudra les problèmes mais bien en retrouvant le sens des évidences.

Sylvie Vermeulen

© S. Vermeulen – 02.2004 / www.regardconscient.net

Notes:

(1) Elisabeth Roudinesco, Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, 1997.

(2) Le mot fut utilisé pour la première fois en 1911, par le psychiatre suisse Eugène Bleuler. Les symptômes furent décrits par le psychiatre allemand Kurt Schneider.

(3) Kurt Schneider, cité par Alain Rioux, in La schizophrénie, Les symptômes de premier rang (Schneider 1946).

(4) Fédération française de psychiatrie, Conférence de consensus, janvier 2003.