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Du déni de conscience à la sexualisation de la relation

par Sylvie Vermeulen

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 16 (juin 2004)

Résumé : En prétendant avoir le rôle de séparer les enfants de leur mère, les pères frustrent ces derniers d’une relation essentielle et s’opposent à l’expression consciente de la femme dont ils exaltent à l’excès la sensualité.


Lorsque le professionnel de la petite enfance parle des « frustrations » de l’enfant, il écarte leur définition première. Une frustration est le résultat de l’action de frustrer qui, selon le Robert, veut dire « priver quelqu’un d’un bien, d’un avantage qu’il était en droit de recevoir ou sur lequel il croyait pouvoir compter ». Ce faisant, le spécialiste glisse subrepticement vers l’idée que les enfants sont insatiables et jusqu’au monstrueux concept de « caprice ». Pourtant, le bébé est effectivement privé d’un bien sur lequel il devait pouvoir compter: la disponibilité naturelle de sa mère.

Face à l’expression de l’enfant frustré, l’adulte conçoit un langage qui lui permet de gérer le refoulement des souffrances que lui ont provoqué les frustrations qu’il a lui-même vécues. Il n’est pas question, pour lui, d’accueillir ces dernières – terreurs, éducation, diplômes et statut social obligent. Le discours des professionnels sur les frustrations de l’enfant est donc une construction aux diverses fonctions, la plus déterminante étant de contenir leur refoulé.


Une femme disponible

Le père, rendu incapable de saisir le sens des comportements humains, intervient au profit de ce refoulement, de façon brutale et radicale, notamment dans les situations douloureuses posées par l’aveuglement maternel dans la relation à l’enfant. Son comportement répressif a donc pour fonction de refouler son impuissance à saisir le sens de la scène à laquelle il assiste et, de surcroît, à participer à sa résolution. C’est dans cet état d’impuissance à jouir de sa conscience et de ses capacités naturelles à engendrer et à protéger la vie que l’homme tend à séparer la mère de l’enfant.

Pour mettre à jour cette problématique et réaliser la profondeur de la sensibilité qui y est engloutie, l’homme a besoin de toute l’attention d’une femme disponible. Il a besoin d’un accueil inconditionnel de sa souffrance. Mais au lieu de remettre en cause les conditions relationnelles de son enfance et de se laisser aller, dès sa première relation amoureuse, dans l’accueil, certes relatif mais non négligeable, de sa compagne, il glisse vers des compensations qui font de lui l’esclave du pouvoir patriarcal. Dans son rapport à la femme, il exige d’être séduit, ébloui ou excité plutôt que de pleurer dans ses bras les abandons, les humiliations, les coups, les mutilations, les interdits et toutes les composantes de la négation de sa conscience.


Entraver le processus de réalisation

L’harmonie qui émane de certaines scènes de maternage insupporte les hommes et particulièrement les intellectuels qui en ont été privé. Par leur inconscience, ils torturent femmes et enfants, les scandalisant de sorte que le choc subi entrave un processus de réalisation qu’ils perçoivent comme menaçant. Avec le support des médias, ils envahissent notre quotidien de leurs idéologies. Le pédiatre Aldo Naouri par exemple, interviewé par un hebdomadaire grand public, fait l’apologie du « père flou », un tiers symbolique auquel on demande par ailleurs d’intervenir de façon radicale dans les conflits, mais qui est « d’abord et avant tout l’amant de sa femme et qui libère [celle-ci] du poids intégral de sa maternité en la ramenant à sa féminité »(1).

En prétendant avoir le rôle salvateur de séparer mères et enfants, les pères extorquent un espace relationnel. Ils perturbent l’ensemble dans lequel ils se justifient de remettre de l’ordre puis y précipitent leurs besoins insatiables de compenser la terrible souffrance de n’avoir pas eu de parents conscients, de mère entièrement disponible à leur réalisation. Une telle mère établit avec son enfant une relation basée sur l’exercice de la conscience. Elle participe pleinement à la réalisation de son enfant, car elle discerne ce qui est naturel et harmonieux des rejouements que sont les constructions névrotiques. Sur cette base, elle satisfait sans retenue les besoins naturels de l’enfant. Elle ne lui fait pas porter toutes ses envies de rassurance à travers des exigences présentées comme une « bonne éducation ». Elle nomme les causes des sensations inharmonieuses que l’enfant éprouve. Elle n’épargne ni sa névrose, ni celle du père, ni celle des grands-parents, ni celle de ses contemporains.


Fossé intolérable

Les femmes sont infiniment mieux aimées et guidées par leurs enfants que par leur mari. L’enfant interpelle toujours justement sa mère, il est présent. Une mère attentive peut retrouver en lui les fondements et le chemin de sa propre réalisation. Dès lors, si sa disponibilité l’amène à exercer de plus en plus profondément et clairement sa conscience en affirmant la primauté de sa relation à l’enfant, le fossé entre la conscience féminine - même restreinte - et la réduction dans laquelle se complaît l’homme est intolérable.

Les pères nous montrent qu’ils sont incapables de réaliser leur nature profonde au contact d’une relation harmonieuse entre la mère et l’enfant. Ils quémandent l’attention de la mère, substitut de leur propre mère indisponible, en exploitant tous les attributs de l’adulte qu’ils sont devenus pour obtenir ce dont ils ont manqué enfant. Dans l’impossibilité de discerner le présent de leur passé, ils n’ont cure de l’état de manque qu’ils provoquent chez leurs enfants en les frustrant de la relation essentielle. Ils gèrent leur vie familiale en fonction d’une violence relationnelle et d’un chantage financier sous-jacents, si ce n’est clairement affichés, et fondent une société pourvoyeuse de compensations multiples qui les rassurent.

La réalisation par les femmes de leur conscience est vécue par les hommes comme une menace, car elle les libère de la dépendance et de la soumission aux compensations spécifiques masculines. Elle permet de discerner les priorités et d’en rétablir la hiérarchie. L’enfance devient alors ce temps si précieux à l’être pour réaliser sa conscience.

Sylvie Vermeulen

© S. Vermeulen – 06.2004 / www.regardconscient.net