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La bourgeoisie triomphante

par Sylvie Vermeulen

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 20 (avril 2005)


Résumé : L’idéal bourgeois envahit le monde sur la base d’un profond sentiment de nullité posé sur la nature de l’enfant.


Au moyen âge, le bourgeois désigne « l’habitant de villes commerçantes soustraites par des chartes de franchises à l’influence du seigneur, qu’il soit laïc ou ecclésiastique. » (1) Au fil des siècles, les bourgeois furent si révérencieux face à toute forme de hiérarchie et compensèrent si bien des maîtres extrêmement dépendants qu’ils prirent leur place, portés par une population laborieuse et miséreuse enviant leur aisance matérielle, substitut de l’aisance naturelle. Ils élaborèrent une structure mentale axée sur l’économie susceptible d’être vulgarisée et l’imposèrent, à travers les institutions républicaines, aux populations envoûtées par le commerce et l’industrialisation. Ces derniers étaient présentés avec enthousiasme comme la compensation de toutes les humiliations et frustrations découlant de souffrances refoulées pendant des siècles.

 

Entité fantasmatique

Ainsi, les fils de paysans quittèrent les terres, emportant avec eux leurs problèmes relationnels, leurs schémas de pensée - dont celui du rapport au père autoritaire - engendrés par des réponses inappropriées aux besoins essentiels du nourrisson et du petit enfant. Devenus ouvriers et dans un sentiment d’élévation sociale vécu comme une ouverture, ils rejouèrent l’intransigeance paternelle avec des patrons qui reproduisaient leur histoire personnelle. Les luttes sociales furent donc structurées par ces mêmes schémas comportementaux.

Afin de maintenir leur statut et la sophistication des compensations qui apaisaient leur avidité compulsive, les membres de la hiérarchie bourgeoise durent présenter leur structure mentale comme cohérente et pertinente. Par leurs choix économiques, ils assurèrent peu à peu à l’ensemble de la population des contreparties matérielles similaires à celles qu’ils se prodiguaient à eux-mêmes. Et pour continuer à exploiter les interactions sociales qui assuraient le fonctionnement de leur économie, ils durent simultanément présenter une image d’eux laissant penser que la bourgeoisie jouissait de l’essentiel, à savoir l’exercice de sa conscience.

L’installation de l’infrastructure économique nécessaire à la fabrication des compensations de toute une population devait augmenter considérablement celles de sa caste dirigeante. Cette mise en scène exigeait donc une complexification du rapport de mépris installé entre la hiérarchie et sa base. Pour cela, il fallait faire évoluer l’esprit scientifique qui dénie à l’homme la valeur de sa sensibilité. De manière habile, il fallait mettre en œuvre des connaissances acquises à leur service. La science, d’abord centrée sur les lois de la vie physique, fut bientôt orientée vers des applications pourvoyeuses de technologies vouées à compenser plus subtilement les conséquences du refoulement de la souffrance. Cette science eut pour effet d’élever ceux qui s’y adonnaient au-dessus d’un chaos de croyances qu’ils méprisaient sans en réaliser le sens, ni le potentiel de résolution.

Édifiée sur la souffrance populaire d’avoir été dépréciée à travers l’éducation, la bourgeoisie étale des produits de luxe fabriqués par le peuple mais réservés à ceux qui estiment jouir d’une supériorité morale. Cette prétendue supériorité est forgée dans la terreur constante de perdre une autorité extorquée par des manipulations intellectuelles qui fixent l’image qu’elle entend donner d’elle-même. Dans la représentation populaire, la bourgeoisie est donc devenue une entité fantasmatique active, indépendante de ses membres, alors qu’il n’existe pas de groupe humain qui puisse s’attribuer le qualificatif de bourgeois en dehors de la hiérarchisation de ses rapports.


Classes sociales

Quand les académiciens opposent les bourgeois aux ouvriers et aux paysans, ils saisissent des activités nécessaires à la satisfaction de besoins essentiels et les réduisent à des rapports de classes, confirmant ainsi le rôle de chacun dans le rejouement collectif sociétal. Ils prétendent élever l’homme, qu’ils présument possédé par une nature sauvage, mais le piégent au niveau de la confrontation des idées. En agissant ainsi, ils participent à précipiter la jeunesse hors de la voie qui lui permettrait d’accomplir son aspiration à se sentir libre, heureuse et unie. Ils adhèrent à une situation relationnelle douloureuse au lieu de chercher à la résoudre. Comme les humains sont embrigadés depuis leur plus tendre enfance dans des rôles familiaux et sociaux, il leur est difficile de sentir que cette façon de définir le mot « bourgeois » cache la complète dépendance de ceux-ci vis-à-vis des ouvriers et des paysans.

Par ailleurs, les représentants politiques servent activement le Pouvoir en niant la cohérence d’une mise en scène collective porteuse d’une résolution. En opposant des structures de pensée qui sont spécifiques à des groupes sociaux interdépendants, ils se font croire qu’ils peuvent démocratiquement mettre en scène la leur, sans considérer les causes relationnelles de l’édification de l’ensemble. Lors des révolutions, les nouveaux représentants du pouvoir ont déplacé le problème, mais ne l’ont pas résolu. Ils n’ont pas pris pour base de réflexion le fait qu’au-delà de la gestion de la souffrance qui les isolent, les hommes ont tous le même but : la reconnaissance de leur conscience et la jouissance de son exercice. Si ceux-ci se confrontent, c’est que l’enjeu est décisif pour l’humanité.

 

Idéal bourgeois

Le mot «bourgeois» définit aussi une « personne conformiste et sans idéal préoccupée de son seul confort matériel ». (2) Autre définition, autre manipulation puisque ce repli sur soi est la conséquence d’une éducation qui casse l’élan naturel de l’enfant par toutes sortes d’exigences. En premier lieu, cette éducation vise à rompre le lien conscient entre la mère et l’enfant, le confort naturel que ce dernier pourrait vivre dans les bras d’une mère jouissant de sa nature, si elle ne la dénigrait pas constamment. Mais cet enfant-là est condamné à faire l’expérience d’un intolérable sentiment de nullité posé sur sa propre nature pour s’attacher au statut familial et social qui finira par le définir. Le but de la complexification bourgeoise de l’éducation des enfants et des relations humaines est d’atteindre la perfection. L’élan vers cet idéal s’entreprend sur l’activité de leur conscience déniée d’être humain. Dès lors, il s’agit d’acquérir, d’être constamment au-dessus de ses interlocuteurs en connaissances, en cohérence, en dextérité et surtout en richesses matérielles…

Comme les bourgeois souffrent d’être obligés de maintenir une telle exigence sur eux-mêmes, ils compensent avec l’excitation que provoque la haute voltige dans les sphères du paraître. Avec cette perfection dont ils rêvent, ils conservent la distance qui leur permet de ne pas mettre à jour son caractère fantasmatique. Leur prétention s’édifie dans un mouvement éduqué de refoulement constant de ce qui tend à émerger, c’est à dire la vérité sur la maltraitance subie et le désir irrépressible de se positionner face à elle. Mais, terrorisés d’accueillir leur vie consciente, spontanée et naturelle, ils évitent de remettre en cause l’ordre établi en dévoilant la cause en soi. Ils se maintiennent dans une tradition pour éviter d’effleurer les conséquences de leur éducation et surtout de ce qui la sous-tend: leur propre terreur du père.


Rejouement mondialisé

Plus la sensation intérieure de démembrement de l’élite s’impose à cause du maintien du refoulement, qui nécessite une structure schizophrénique de retenue, et plus la petite bourgeoisie qui la soutient enseigne au monde une idéologie de fédération, de consolidation et d’expansion. Elle exulte les tensions provoquées par son impossibilité à exercer sa conscience et à en jouir, par la mise en œuvre d’une idéologie commune de substitution, qui la compense du viol des lois de la vie et de celui de sa structure communautaire naturelle.

La pandémie bourgeoise se propage à travers les structures économiques, sociales, scolaires, de communication, et l’industrie du paraître. L’intelligentsia et les classes moyennes s’épuisent alors à sophistiquer les systèmes de maintien de l’idéologie bourgeoise, d’assistance et de compensation, mais tremblent à l’idée de perdre ce qu’elles possèdent si elles s’aventuraient à réaliser les bases de l’ensemble du système. Elles s’obstinent à présenter une histoire de l’humanité définissant la souffrance comme nécessaire à la réalisation du progrès.

Le matériel utilisé par l’élite, pour affirmer la domination dans la relation, est conceptualisé, fabriqué et testé dans des centres technologiques et scientifiques au service de l’économie mondiale. Leur conception est donc déterminée par l’esprit d’exploitation et de défense d’un système qui désorganise systématiquement tout ce qui est naturel. La complexification des recherches mises au service de ce système est un processus d’entrave à la réalisation de l’unité consciente de la communauté humaine. Quand le potentiel de résolution est dénié aux rejouements, leurs conséquences intensifient l’aveuglement de leurs acteurs qui se précipitent alors dans des mises en scène toujours plus destructrices.

Sylvie Vermeulen

© S. Vermeulen – 03.2005 / www.regardconscient.net



Marx et le communisme


Les bases du marxisme sont indissociables de l’ambiance familiale traumatisante dans laquelle a grandi son auteur.


Karl Marx voulait « assener à la bourgeoisie, sur le plan théorique, un coup dont elle ne se relèverait jamais. » (3) Ses parents descendaient de deux lignées de rabbins et son père ne s’était converti au protestantisme, en 1816, que pour pouvoir continuer à exercer sa profession d’avocat. Il convertit ses enfants en 1824. Karl, alors âgé de 6 ans, fut donc, à huit jours, immanquablement circoncis. Au cours de ce rituel, le père assène à son fils, par la main du rabbin, un coup dont celui-ci ne se relèvera pas, à moins de pouvoir se positionner consciemment face à lui - ce qui implique de jouir pleinement de ses capacités d’accueil et d’expression.

Marx a donc posé l’ambiance relationnelle traumatisante de son enfance dans son analyse de la société. Il a confondu « l’appropriation réelle de l’essence humaine par l’homme » (4) et la réalisation de la conscience présente et active de l’être humain, naturellement protégé par la mère, contre les agissements du père s’il le faut. Dans les Manuscrits de 1844, il fonde le communisme sur l’essence de l’homme : « Le communisme est […] appropriation réelle de l’essence [Wesen] humaine par l’homme ». (p. 8) La responsabilité de la condition dramatique de l’homme est alors entièrement imputée aux rapports socio-économiques qui le détournent de sa « conscience véritable ».

Pour Marx : « L’essence de l’aliénation, consiste en ce que l’être humain s’objective de façon inhumaine, en opposition avec lui-même. » (p. 131) Il pose l’aliénation au niveau de l’exploitation de l’homme par l’homme et évite ainsi le rapport aliénant des parents aux enfants. Il porte le sacrifice de son intégrité et de sa spontanéité sur la scène sociale et distribue, à travers son analyse, les rôles qui ont déterminé sa propre histoire non résolue.

Marx poursuit : « Dire que l’homme est aliéné à lui-même, c’est dire que […] son activité lui apparaît comme un tourment, […] que sa vie est le sacrifice de sa vie. » (p. 131) Faisant fond sur son besoin de retrouver son «essence humaine», mais refusant d’accueillir ses tourments, il remet en scène la radicalité paternelle et, au lieu de reconnaître les causes premières de l’aliénation, affirme « l’essence […] à supprimer de l’aliénation » (p. 131). Il domine ainsi un profond sentiment d’impuissance et confirme sa structure de refoulement. Pour ce faire, il s’approprie certaines caractéristiques sélectionnées chez les acteurs sociaux et les agence de manière à se sentir légitime de passer à l’acte. Il se prépare à combattre idéologiquement les exploiteurs du peuple, à qui il fait endosser la responsabilité de son mal-être existentiel.

La conception selon laquelle l’homme doit vivre conformément à sa nature est celle de toute la tradition philosophique. Mais ce qu’il y a de nouveau avec Marx, c’est que seul le communisme pourrait mettre fin à l’aliénation humaine : « L’abolition positive de la propriété privée […] signifie […] la suppression positive de toute aliénation. » (p. 88). L’empreinte qui ancre cette conception se produit quand l’enfant se sent saisi dans la problématique parentale et réduit à un rôle. Lorsque ce dernier inclut la torture d’une amputation, comme pour la circoncision, la sensation est si vive et si menaçante que l’être mutilé se voue aux exigences de ses «bourreaux» et à leurs schémas de pensée. Comme il refuse d’accueillir les souffrances qui découlent de cette appropriation d’une partie de lui-même par son propre père, Marx se déresponsabilise d’interpréter la réalité sociale.

La nature de l’homme étant dynamique et relationnelle, il est inconcevable d’en jouir pleinement sans un prépuce protecteur et une mère dans les bras de laquelle l’homme nouveau-né vit en toute sécurité. Le concept de propriété privée se résout donc en exerçant sa conscience et non en combinant des principes qui justifient souvent de prendre les armes.

S. V.


Notes :

(1) Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1997.

(2) Le Petit Larousse illustré, 2000.

(3) Lettre de Marx à Klings, 4.10.1864, in : Lettres sur « le Capital », présentées et annotées par G. Badia, éd. sociales, Paris, 1964, p. 144.

(4) Karl Marx, Manuscrits de 1844, éd sociales, Paris, 1972, p. 8. Les indications de pages figurent entre parenthèses.