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Vie de couple : conscience et jeux relationnels

par Sylvie Vermeulen

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 21 (juin 2005)


Résumé : Dans la relation amoureuse, les partenaires rejouent leur vécu affectif non résolu. Mais la terreur de mettre en cause les rôles dans lesquels les ont enfermés leurs parents les empêche d’accueillir la joie d’être ensemble en conscience.


Les rejouements parentaux, posés dès la conception, figent dans des rôles le rapport des parents à leurs enfants. Plus la pression parentale fait porter à ces derniers la « responsabilité » des manifestations de leur vécu, plus ceux-ci s’impliqueront en tant que metteur en scène dans leurs propres rejouements et tenteront d’y impliquer leurs relations, répondant ainsi à l’exigence de considérer leurs parents comme innocents de leur mal-être, et ceci jusqu’à une identification quasi totale.


Déjouer les causes de la souffrance

Quand le couple se forme, l’élan de vie des partenaires – dit amoureux – est vite envahi par le déjouement de la résolution de leur histoire. Effrayés par l’émergence d’émotions, ceux-ci vont contribuer à mettre en échec leur processus naturel de libération en attribuant à l’autre la responsabilité de leur vécu affectif, menaçant ainsi la relation. Ils organisent leur structure de refoulement d’après les modèles de représentation qu’ils durent se faire de leurs propres parents, en élaborant des figures fantasmatiques distinctes : les unes bonnes et les autres mauvaises. L’homme et la femme exigent ensuite de leur conjoint(e) qu’il reconnaisse être la cause de leur insatisfaction voire de leur détresse. Afin d’y parvenir, ils sélectionnent des expressions, des paroles, des actes isolés de leur contexte pour qu’ils puissent servir de prétexte à leur souffrance.

Leur légitimité à le faire est justifiée par la volonté, transférée dans le présent, que leurs mère et père aient reconnu être la cause de leur détresse d’enfant et par la nostalgie d’une vie dans laquelle ils n’eussent pas été envahis par le désespoir d’être maltraités, humiliés et livrés. Dans l’enfance, ce vouloir avait une réalité connectée à sa cause première, mais lorsqu’il est posé dans la relation de couple, il fait obstacle à la résolution des traumatismes relationnels. Il prend alors la forme d’une exigence. De fait, les jeunes gens n’ont plus le même rapport à la relation que les enfants qu’ils ont étés. S’étant attachés à la gestion de leur vie émotionnelle et à l’état d’insatisfaction dont ils souffrent chroniquement, ils auront tendance à enfermer les autres dans les rôles qui assureront les schémas relationnels dans lesquels ils continuent à se vivre en victime, ignorant que leurs propres agissements ont entraîné leur mise en scène.


Représentation fantasmatique

Dans leur représentation fantasmatique du réel, les partenaires soumettent les rôles qu’ils se font mutuellement endosser aux enchaînements de leur vécu affectif quotidien. Par exemple, la mauvaise femme se transforme instantanément en femme idéale et satisfaisante, avec laquelle l’homme retrouverait toutes ses facultés et toute sa vitalité, pour peu – et là, il change de niveau – que sa compagne reconnaisse être la cause de son insatisfaction, puis offre les comportements convenus pour vivre les élans amoureux des premiers jours. Quand la femme tente – par soumission aux exigences de son propre père – de répondre à cette demande névrotique, elle va au-devant d’une déception récurrente et inévitable parce qu’elle est devenue, dans la gestion relationnelle de son conjoint, la cause des traumatismes qui troublent la conscience de celui-ci. Sans volonté de résolution, ces transferts sont actifs en permanence puisque l’être traumatisé est centré sur la perte de la jouissance de l’exercice de sa conscience et sur son irrépressible volonté de vivre cette dernière. Dans cette mise en scène, l’homme se retrouve avec les douloureux sentiments dont il prétend être la victime, bien qu’il ait contribué à les faire émerger dans le présent. Ces sauts de niveaux temporels et circonstanciels l’empêchent de reconnaître l’impact de son vécu relationnel avec ses parents et donc les conséquences de celui-ci sur sa vie d’adulte. Cette maîtrise du passé dans le présent garantit ainsi celle des causes réelles de ses traumatismes, révélateurs indubitables de la maltraitance parentale.


Pétrifiés dans des rôles

Désormais attaché aux rôles auxquels il a été identifié, le jeune adulte entrave le processus de libération qui l’invite inlassablement à revisiter cet espace relationnel et à y prendre position. Choqué de ne pas avoir été accueilli, il reste prisonnier de l’espérance de voir ses parents satisfaire dans le présent ses besoins naturels passés, et ce d’autant plus qu’il a intégré l’interdit de les remettre en cause. S’il le faisait, il pourrait reconnaître que l’injonction à respecter ses parents procède d’adultes emportés par la terreur d’accueillir leurs propres souffrances en se reconnectant à leur cause : la maltraitance qu’ils ont eux-mêmes subie. Cela nécessiterait de leur part un positionnement face aux diktats parentaux et, par ricochet, face à toute forme d’autorité.

Ce que l’être humain a dû respecter, enfant, était un mode parental de gestion de la souffrance. Il s’y est adapté pour ne pas être sans cesse envahi par la terreur vécue face à l’incompréhensible rejet de ses parents lorsque la vie qu’il manifestait, bébé, posait l’entreprise de remise en cause comme prioritaire. La persécution des processus vitaux qui assurent la jouissance de la conscience avait alors provoqué une rupture. Dans ces conditions, son exercice est approximatif, interprétatif et partiel. En effet, pour faire advenir la réalisation de sa conscience malgré les obstacles, l’enfant est amené à composer un rapport schizophrénique à la réalité, notamment en distinguant une mère satisfaisante qui aurait dû être, d’une mauvaise mère qu’il subit.


Mauvaise mère

L’homme ne put reconnaître la profondeur de sa dépendance au rôle de la mauvaise femme ni découvrir la cause de celle-ci. Dès lors, il posa sa mise en scène de telle sorte que la femme vive ses propres comportements comme étant le résultat d’une mauvaise nature, dont il souffrait, mais avec laquelle, en gentleman, il composait. Il sépara les femmes les unes des autres car, dans leurs échanges, celles-ci vivaient la force de se positionner face aux pères et aux maris, alors que les affres de la solitude accentuaient leur assujettissement. Seules à la maison, les femmes souffraient à en devenir folles et menaçaient leurs enfants. Comme il ne fallait pas qu’elles retrouvent leur intégrité dans la relation à celle ou à celui qui les auraient réellement écouté(e)s, et qu’il fallait bien résoudre cette situation, l’homme avança des solutions. Il poussa les femmes à s’isoler davantage dans des rôles sociaux présentés faussement comme étant le summum de l’épanouissement de l’être.

En acceptant de travailler pour une société patriarcale, les femmes endossèrent pleinement le rôle de la mauvaise mère qui leur fut toujours dévolu, puisqu’elles abandonnaient effectivement leurs propres enfants. Aujourd’hui, il leur est plus difficile de trouver cette projection révoltante, car elles sont déjà plus attachées aux compensations octroyées au travail salarié que désireuses de satisfaire leurs petits. L’homme fuit sa responsabilité dans le chaos relationnel qui sévit actuellement, terrorisé par les retournements de son propre père et par les innombrables et inimaginables peines qu’il endura petit garçon. Il agit inconsidérément en impliquant les femmes dans un système de refoulement qui exige d’un être humain la soumission la plus totale: celle de la conscience entièrement mise au service de la gestion de la névrose et de ses conséquences.


Marché de dupes

La reconstruction constante de l’environnement relationnel qui détermina les schémas comportementaux des partenaires, détruit la vie de couple lorsqu’elle n’est pas reconnue comme faisant partie d’un processus de libération. Dans ce cas, la mise en scène ne peut être satisfaisante bien que les partisans du pouvoir, garants d’une structure sociétale fondée sur le même modèle, veulent nous faire croire qu’avec beaucoup d’humanisme, elle puisse le devenir. Pour maintenir la croyance en ce marché de dupes, ils attribuent à la Vie certaines des lois structurales du rejouement, dont ils s’obstinent simultanément à ignorer la fonction. Ainsi, l’enseignement de leur mode de penser conforte les jeunes dans des exigences de compensations qui ont pour finalité de les maintenir dans les rôles pour lesquels ils ont été formatés. Dans le couple et dans la société, la femme doit donc accepter d’endosser les deux aspects pivots du schéma relationnel de l’homme. Dans le couple, elle jouera la compagne idéale pour que l’amour soit possible et l’indécrottable emmerdeuse qui autorise l’homme à décharger sur elle les tensions de sa gestion relationnelle. Dans la société, elle jouera la femme idéale, instruite, intelligente, au cœur de Marianne pour que la reconnaissance sociale soit possible et la pétasse bien foutue sur laquelle les hommes peuvent légitimement décharger le mépris qu’ils ont pour eux-mêmes.

La souplesse de ce jeu fantasmatique est fondée sur le fait que l’enfant souffre et manifeste cette souffrance, mais jamais ne juge ni ne condamne ses parents. Par compensation, cette spontanéité, réprouvée par le terrible regard parental, dynamise les fantasmes qui permettent une pratique affectée de la conscience. Car si les parents avaient reconnu être la cause de sa souffrance et avaient accueilli son expression, l’enfant aurait manifesté celle-ci pleinement puis, son besoin satisfait, aurait retrouvé sa paix intérieure et sa joie de vivre.

Sylvie Vermeulen

© S. Vermeulen – 06.2005 / www.regardconscient.net



Accueillir

Nous posons sur un éventuel accueil de nos souffrances la terreur d’être emporté par l’ensemble de notre vécu refoulé. Mais cet accueil est géré par un processus naturel au service de la réalisation de la conscience humaine. Il est donc subtilement rythmé.

Puisque notre nature est d’être conscient, tout nous apparaît simple et harmonieux quand nous le sommes. Notre insatisfaction provient du fait que nos parents se sont retournés contre nous parce qu’ils étaient terrorisés par l’imminence d’une prise de position s’opposant aux exigences de leurs propres parents et de leur communauté. Notre joie de vivre et notre sensation de liberté ont été définitivement sabotées par l’interdit d’exprimer nos souffrances relationnelles et de retrouver ainsi la dextérité de notre conscience.

Nos propositions relationnelles seront donc posées en termes de compensation de nos souffrances et non de leur résolution, instaurant au sein de nos communautés des rapports de pouvoir.


Confiance totale

Notre éphémère sensation de sécurité provient uniquement de notre accoutumance à cet environnement frustrant. Une fois posé dans ce cadre, nous nous représentons un personnage idéalisé de nous-même, capable d’aimer, de sentir, de comprendre, d’accueillir voire de s’émerveiller, que nous ne supportons pas de remettre en cause.

Une confiance totale en notre nature humaine permettrait de réaliser tous ces schémas et de remonter chronologiquement les chaînes de causalité. Mais lorsque notre rapport aux émotions provoque la panique, nous entravons le processus naturel de libération de l’exercice de la conscience en changeant de niveau, de temps ou de contexte, le plus souvent en nous retournant contre les enfants ou contre la personne qui nous accompagne.

Ce phénomène est omniprésent, c’est pourquoi il est si difficile, mais néanmoins possible, d’accompagner ses proches dans la réalisation de leur conscience.

S.V.