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Freud et le déni de la conscience humaine

par Marc-André Cotton

 Intervention au 28e colloque de la FF2P « De Socrate aux neurosciences » (12 octobre 2012)


Résumé : l’interprétation que Freud fait du mythe d’Œdipe illustre la manière dont le fondateur de la psychanalyse fait obstacle à la réalisation de la conscience. Retour sur quelques interrogations.

L’apport du père de la psychanalyse à la libération de la psyché humaine ne saurait être mis en doute. C’est du moins un point de vue largement répandu. Une analyse plus attentive suggère que son œuvre illustre plutôt la manière dont les hommes font obstacle à la réalisation de leur conscience en structurant l’édifice de leur refoulement. L’abandon de la théorie de la séduction au profit de celle des pulsions en est un exemple. Rappelons que par cette dernière, Freud fit porter à l’enfant la responsabilité des conséquences des maltraitances subies – notamment l’hystérie. De ce point de vue, l’histoire du mouvement psychanalytique est à l’image de celle de son fondateur. Les quelques personnalités qui ont réaffirmé le lien de causalité existant entre le traumatisme initial et ses symptômes névrotiques chez l’adulte en ont été exclues.

Ce qui fait le succès de la pensée freudienne est donc moins sa disposition à nous libérer de nos souffrances en nous invitant à les reconnecter à leurs causes – si effrayant que cela nous paraisse – que son invitation à les tenir à distance en justifiant l’inconscience de nos éducateurs. Le culte entourant la personnalité de Freud et la plus grande partie de son œuvre est aussi l’expression du déni infligé à la réalisation de notre conscience. Figé dans la posture d’un père castrateur, « l’homme aux statues » en devient finalement l’archétype.

Revenons sur quelques interrogations entourant son Œdipe.


Qu’est-ce qui est contestable dans l’interprétation que Freud fait du mythe d’Œdipe ?

Il est tout à fait significatif que le mythe d’Œdipe a été interprété par Freud comme l’histoire d’un fils qui tue son père – alors que, dans la légende, l’intention meurtrière est le fait du père d’Œdipe, Laïos.

Nous sommes en présence de plusieurs fautes : les fautes successives de Laïos – qui viole le jeune Chrysippe puis tente de tuer son premier fils Œdipe – et celle de Freud – dans son interprétation – mais certainement pas la faute du fils.

La légende nous dit d’ailleurs qu’en apprenant la malédiction qui pèse sur lui, Œdipe jure de ne jamais retourner à Corinthe où vivaient ses parents adoptifs – ceci pour empêcher la malédiction de s’accomplir.

Sur la base de l’interprétation de Freud, la psychanalyse va faire porter aux personnes analysées la pleine responsabilité de leurs souffrances et nier l’existence même du traumatisme initial – ainsi que ses conséquences.

Il y a donc un renversement de la causalité initiale, car c’est – finalement – l’enfant devenu adulte qui porte à la fois la faute du parent et l’interdit de mettre en cause son parent.

Évidemment, ce point de vue – fondamental pour la psychanalyse – n’a rien de libérateur.


Au fond, qu’est-ce que le mythe d’Œdipe ?

Le mythe d’Œdipe est surtout l’histoire d’un possible dévoilement que Freud va s’efforcer d’ignorer.

Il nous montre comment le traumatisme se fraye un chemin vers la conscience des hommes en dépit de l’interdit parental et social.

Marie Balmary  – auteure de L’Homme aux statues, Freud et la faute cachée du père (publié en 1979) – nous dit qu’Œdipe est « nommé d’après un symptôme » puisque son prénom Œdipe signifie « pieds enflés ».

C’est ce symptôme qui le relie au traumatisme initial et va être le vecteur de la vérité

Lorsque Œdipe parvient à la fin de son enquête pour retrouver l’assassin de Laïos – sans se douter qu’il s’agit de lui-même – il retrouve le seul témoin du drame, un vieux berger.

Arrive aussi un messager de Corinthe qui lui annonce la mort de Polybe – son père adoptif – et lui raconte les circonstances de son adoption.

Œdipe demande : « Quel était donc mon mal quand tu m’as recueilli en pareille détresse ? »

Et le Corinthien de répondre : « Tes pieds – ou plutôt les articulations de tes pieds – pourraient sans doute en témoigner encore. »

Le symptôme – ici les pieds enflés, mais l’on peut penser à l’hystérie qui sera à l’origine de la première théorie de Freud, celle de la séduction par le père – le symptôme est donc ce qui permet de retrouver le fil de la vérité.


Mais de quelle vérité s’agit-il ?

Toute d’abord, Œdipe a bien tué son père biologique – mais sans le savoir et en écho au crime commis par Laïos contre le jeune Chrysippe et à l’infanticide commis contre lui-même.

On sait que dans l’Antiquité, cette pratique était courante et qu’elle perdure aujourd’hui dans certaines cultures.

C’est donc le père – et plus largement l’ordre patriarcal – qui porte atteinte à la vie.

En second lieu, la faute du père est d’ordre sexuel : c’est un viol commis sur une jeune personne.

La souillure qui s’est répandue sur Thèbes sous la forme d’une épidémie désigne les coupables. D’après la légende, cette peste ne tue que les hommes.

Finalement, Œdipe se crève les yeux en découvrant qu’il a commis l’inceste en épousant Jocaste, sa mère biologique. C’est le symbole de son refus de voir l’ensemble de la chaîne de causalité.

La troisième faute du père est donc une atteinte à la réalisation de la conscience de son fils : Œdipe s’aveugle plutôt que de mettre en cause la violence de son père.
On peut donc avancer que l’ordre patriarcal représenté par Laïos s’oppose à l’émergence d’une conscience qui remettrait en cause ses prises de pouvoir sur la vie.

C’est en cela sans doute que le mythe d’Œdipe est universel.


En quoi Freud est-il personnellement concerné par le mythe d’Œdipe ?

Freud en fait pour la première fois mention dans une lettre à son ami Wilhelm Fliess, le 15 octobre 1897. Il vient d’abandonner sa théorie de la séduction et écrit :

« J’ai trouvé, également dans mon propre cas, [la disposition à] être amoureux de ma mère et jaloux de mon père, et je considère maintenant cela comme un événement universel de la prime enfance […]. »

Un an et demi plus tôt, le 21 avril 1896, il expose devant ses collègues de la Société de Psychiatrie et de Neurologie de Vienne son Étiologie de l’hystérie, dans laquelle il met en cause les abus sexuels subis dans l’enfance.

L’accueil est glacial. Le directeur du département de Psychiatrie, le baron Krafft-Ebing, en parle comme d’un « conte de fées scientifique » alors que Freud pense avoir trouvé « une source du Nil »… (Lettre du 26 avril 1896 à Fliess)

Son père Jakob Freud meurt le 26 octobre 1896. Le soir des funérailles, Freud rêve d’un panneau indiquant : « Il vous est demandé de fermer les yeux. » (Lettre du 2 novembre 1896 à Fliess)

Le 11 février de l’année suivante, dans une lettre à Fliess, il écrit :

« Malheureusement mon propre père était un de ces pervers, et est responsable de l’hystérie de mon frère […] et de certaines de mes sœurs cadettes. La fréquence de ce phénomène me donne souvent à réfléchir. »
Enfin, nous avons la fameuse lettre du 21 septembre 1897 où il dit qu’il ne croit plus à l’origine traumatique des névroses – et qu’il n’a aucun sentiment de honte ni de regrets.

Une des raisons invoquée par Freud pour justifier l’abandon de la théorie de la séduction est « la surprise que dans tous les cas, le père, le [sien] non exclu, devait être accusé de perversion. » (Lettre du 21 septembre 1897 à Fliess)

Freud trouve alors un autre coupable pour expliquer sa propre névrose : sa vieille bonne d’enfant qui lui parle de Dieu et de l’enfer – puis lui-même à travers le complexe d’Œdipe.

Au premier anniversaire de la mort de son père, il l’a complètement innocenté.


Quelles sont les conséquences de la diffusion des interprétations de Freud ?

Nous avons vu que la psychanalyse fait porter aux analysés l’origine de leurs souffrances en parlant de fantasmes et tend à nier l’existence même de certains traumatismes – ainsi que leurs conséquences psychologiques.

Plus largement, l’interprétation freudienne du mythe d’Œdipe tend à protéger le Père de toute remise en cause.

C’est une théorie qui conforte l’ordre patriarcal sous-jacent à nos sociétés depuis des millénaires.

C’est donc un auxiliaire du Pouvoir qui – on le sait – nous demande de « fermer les yeux » sur ses crimes – ce que s’inflige Œdipe, tout comme Freud.

Les théories de Freud sont également bien accueillies dans le domaine de l’éducation car elles permettent de justifier le recours à la violence éducative.

Selon Freud, l’enfant rechercherait inconsciemment la punition car elle lui permettrait de soulager la « culpabilité œdipienne » qu’il éprouverait à être amoureux de sa mère.

La fessée serait un « moyen autopunitif » permettant de dépasser la rivalité avec le père.

Freud attribue même au père la fonction de permettre à son fils de sortir de l’Œdipe par la menace de castration. Il écrit en 1925 : « […] le complexe d’Œdipe périt de la menace de castration. »

Il faut rappeler que le fessier est une zone sexuellement sensible et que les coups portés à cet endroit par le parent peuvent dévoyer le développement psychoaffectif de l’enfant – engendrant par exemple certaines fixations.

Mais là encore, c’est l’enfant que Freud qualifie de « pervers polymorphe ». Il devient tabou – un terme qui désigne ce qui ne doit pas être touché.

Plutôt que d’être à l’écoute de l’enfant, le parent dira qu’il « fait un caprice » s’il exprime ses besoins de manière insistante. C’est aussi une conséquence des théories de Freud.

Les parents se sentent alors victimes de leurs enfants et se justifient de les punir – au nom de Freud et au nom d’Œdipe.

Marc-André Cotton

© M.A. Cotton – 10.2012 / www.regardconscient.net