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Un autre point de vue sur l'homme et sur le monde : les journées de la psychohistoire

par Marc-André Cotton

Cet article est paru dans la revue PEPS No 5 (automne 2013)

 

Résumé : Le 36e Congrès de la psychohistoire s’est tenu à New York, les 5-7 juin 2013. Une palette de chercheurs ont confronté leurs réflexions sur les origines de la violence humaine. Et PEPS y a été présenté !

 

La 5e avenue depuis le centre de conférences de l’université de New York (photo M. A. Cotton)

 

Cela faisait quelque temps que j’y pensais : rencontrer des collègues psychohistoriens lors de leur congrès annuel de New York. L’occasion s’est offerte en juin dernier, avec la publication, dans le Journal of Psychohistory, de mon étude sur les dérives de la psychologie américaine[1]. Avec un sujet pareil, allais-je être interpellé dès la sortie de l’avion par des agents du FBI ?!


L’importance de la parentalité

Une des particularité de la démarche consiste précisément à voir comment nos émotions refoulées émergent dans la réalité présente. Avec en toile de fond les terreurs que nous ont imposées nos parents. Ainsi, à la fin de chaque journée de congrès, les participants ont à cœur de se réunir pour un moment de partage – un group process – au cours duquel chacun parle de son vécu. L’observation des dynamiques de groupe est d’ailleurs l’un des outils d’analyse de la psychohistoire, une discipline qui s’est formée dans le sillage de la psychologie humaniste (lire encadré).

L’International psychohistorical association (IPA), qui organise cette rencontre annuelle, a été fondée par Lloyd deMause en 1977 et regroupe des chercheurs de diverses disciplines des sciences humaines. C’est le seul congrès de ce genre à être organisé régulièrement depuis trente-cinq ans. Chaque conférencier dispose d’une demi-heure pour présenter son travail, un exposé qui se poursuit toujours par un échange d’idées. Année après année, la conjonction de ces points de vue dans une approche relevant de la psychologie, voire de la psychanalyse, a porté ses fruits et nous instruit sur les motivations de l’homme, sur le pourquoi des mouvements sociaux passés et présents. Et sur l’importance de la parentalité.


Mettre un terme à la violence

Le premier intervenant que je choisis d’écouter est le politologue Brian D’Agostino, auteur d’un livre sur le mouvement des indignés aux États-Unis[2]. D’après lui, bien que la violence soit généralement considérée comme inhérente à la nature humaine, il n’y a aucune raison de penser que la guerre existait avant le paléolithique – c’est-à-dire avant que l’homme ne se sédentarise.

Les comportements valorisés sont alors ceux qui promeuvent la coopération à l’intérieur du groupe et la lutte contre les menaces extérieures. La civilisation se serait construite autour de la notion d’ennemi et même les peuples dits pacifiques projetaient leur agressivité sur d’autres groupes. Il relève qu’aujourd’hui, la « défense » représente le premier poste du budget américain – mais que ces ressources servent d’abord à protéger la fortune des élites et non à garantir la protection des populations.

Après le massacre de Newtown en décembre dernier, D’Agostino a participé à la rédaction du communiqué de l’IPA, intitulé Comment mettre un terme à la violence en Amérique. Face à l’épidémie de meurtres par balles, il remarque que les pays qui ont institué un contrôle des armes à feu connaissent moins de violences de ce genre. Mais il écrit surtout : « Si les enfants étaient socialisés dans un environnement paisible, sans risque de subir des châtiments corporels, il serait certainement rare qu’une personne en agresse une autre. »[3]


Être avec ses enfants

Dans une autre conférence sur les tueries de masse, le Dr Harriet Fraad, psychothérapeute et cofondatrice du mouvement féministe américain, relève que la plupart des meurtriers sont des hommes. Elle avance que, depuis la présidence de Ronald Reagan (1980-1988), ces derniers ont été dépossédés de certaines prérogatives : leurs syndicats, autrefois puissants, ont été démantelés ; la course à la productivité a mis nombre de travailleurs au chômage ; une majorité d’employés de formation supérieure sont des femmes vécues comme concurrentes…

Pour compenser ce désarroi, beaucoup de jeunes s’engagent dans l’armée – le second employeur du pays – qui leur offre une formation et un job. Le Dr Fraad déplore le peu d’attention accordée aux enfants par une société capitaliste dévorant ses propres fils. La rage qui explose lors de massacres comme ceux de Columbine ou de Newtown devrait être entendue.

L’Amérique est-elle une nation du tiers-monde ? se demande la philosophe Myriam Miedzan. Initiatrice de nombreux programmes de prévention des violences, elle constate que le salaire des ménages américains est tout simplement insuffisant pour élever des enfants. Au contraire des pays européens, les États-Unis ne connaissent ni allocations familiales, ni congés parentaux et le droit à des vacances payées n’est pas inscrit dans la loi. Ce qui laisse peu de temps aux parents pour être avec leurs enfants.

Démocrates et républicains s’accordent d’ailleurs pour ne pas protéger les jeunes contre la violence de certains produits culturels, au nom de la liberté de commerce. Elle rappelle que l’armée utilise des jeux vidéos pour entraîner les soldats. Dans le débat sur la régulation des armes à feu, l’accent est toujours mis sur le droit à l’autodéfense, jamais sur la protection des enfants.


Les enfants sont naturellement empathiques

Parmi les nombreuses autres interventions, notons celles qui s’interrogent sur les capacités de l’homme à  manifester de l’empathie. Une qualité qui semble s’évanouir en temps de crise. Après un traumatisme majeur comme celui du 11 Septembre, les populations tendent à se tourner vers des dirigeants autoritaires – une forme de résistance contre la détresse de l’enfance.

Dans un exposé intitulé Être humain et l’empathie, le Dr Kenneth Fuchsman de l’université du Connecticut relève que les enfants ont une qualité d’empathie naturelle. Une étude montre par exemple que les jeunes ayant grandi sans violence répondent plus justement aux besoins d’un bébé qui pleure. Le conférencier confirme que l’attachement de la mère à son bébé favorise l’épanouissement de l’empathie naturelle chez l’enfant. La rupture de ce lien engendre à l’inverse la peur de l’abandon, encore agissante chez l’adulte.

J’aurai  pour finir l’occasion de présenter mes propres travaux suggérant que la rupture du lien maternel – et donc l’insécurité qui en découle pour l’enfant – est à l’origine de nombreuses remises en scène, dont témoignent les dérives de la psychologie dans la lutte contre le terrorisme[4]. Au contraire de mes peurs, l’accueil sera chaleureux et je leur présenterai notre revue Peps en avançant que la parentalité positive est une question de sécurité nationale ! Merci à chacun pour ces moments partagés.

Marc-André Cotton


La psychohistoire en quelques mots

La psychohistoire étudie les motivations humaines dans les évènements historiques. Elle combine l’approche psychothérapeutique et les méthodologies propres aux sciences humaines. Ses thèmes fondamentaux sont l’histoire de l’enfance – notamment les maltraitances – et l’étude de biographies historiques. Parmi ses précurseurs, l’on peut citer Wilhelm Reich, Erich Fromm et d’autres figures de l’école de Frankfort qui se sont intéressés à la psychologie du fascisme.

La première mention académique de la discipline apparaît en 1958, dans l’étude que le psychologue d’origine allemande Erik Erikson consacra à la personnalité de Martin Luther. Dès 1974, l’Américain Lloyd deMause développa une approche psychohistorique structurée autour des habitudes éducatives les plus répandues. Pour chaque période historique, il associa ainsi certains traumatismes de l’enfance à la mentalité spécifique de leur époque[5].

Considéré comme fondateur de la psychohistoire et établi à New York, deMause publie depuis près de quarante ans le Journal of Psychohistory – une revue scientifique trimestrielle de référence. Bien qu’elle n’ait pas trouvé grâce aux yeux des Académies du fait des mises en cause qu’elle implique, la psychohistoire offre un point de vue édifiant sur l’homme et sur le monde.

MCo



© M.A. Cotton – 10.2013 / www.regardconscient.net

[1]Disponible en français à l’adresse : www.regardconscient.net/archi13/1303derivespsy.html.

[2]Brian D’Agostino, The Middle Class Fights Back – How Progressive Movements Can Restore Democracy in America, Praeger, 2012.

[4]Une version française sous-titrée de cet exposé est disponible sur YouTube, à l’adresse : www.youtube.com/watch?v=U7JRcJ4jzqg.

[5]Lire notamment Lloyd deMause, The Emotional Life of Nations, Karnac, 2002, http://www.psychohistory.com/htm/eln00_preface.html.