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La Pédagogie noire

par Marc-André Cotton

Ce texte est le prologue du livre Au nom du père: les années Bush ou l’héritage de la violence éducative,
paru aux éditions L’Instant présent, 2014.


Dans un recueil de textes sur l’éducation allemande des XVIIIe et XIXe siècles, publié en 1977 sous le titre de Schwarze Pädagogik, Katharina Rutschky fit un inventaire des techniques de conditionnement éducatif auxquelles recouraient à l’époque les adultes pour briser la volonté de l’enfant sans que ce dernier ne soit jamais en mesure de retrouver par lui-même l’origine d’une telle répression[1]. Ces méthodes traditionnelles, souvent justifiées par la religion, érigeaient en principes absolus l’obéissance face au Père[2] et l’éradication de toute vie autonome chez l’enfant, par le moyen de ruses et de violences. La psychothérapeute Alice Miller a popularisé la notion de Pédagogie noire pour désigner une attitude parentale fondée sur le mépris et la persécution de la vitalité de l’enfant. Au travers de nombreux ouvrages, elle a montré que les conséquences d’un tel mode relationnel – dont l’idéologie fasciste représente le paroxysme historique – font toujours partie de notre quotidien au point d’être perçues comme « allant de soi[3] ».

Au printemps 2003, avec le brutal renversement du régime irakien par les stratèges de l’administration Bush et la perspective d’une gouvernance mondiale placée sous la tutelle d’une Amérique toute-puissante, la question de la genèse du fascisme trouva soudain une nouvelle pertinence. L’arrogance avec laquelle les États-Unis firent alors usage de leur suprématie choqua non seulement la communauté internationale, mais également un certain nombre d’Américains. Quelques jours avant l’invasion de l’Irak, un correspondant de New York écrivait par exemple :

« N’est-il pas temps de reconnaître que l’administration Bush a décidé que rien ne stopperait son attitude de “Nous-savons-mieux” ? Rien que les manifestants ne disent. Rien que les pétitions par Internet ne disent. Rien que nos alliés ne disent. Rien que les Nations Unies ne disent. Rien que les médias ne disent. Rien que les sondages ne disent. Eux “savent”[4]. »

Or, comme le présent ouvrage se propose de le montrer, il existe des liens étroits entre les tactiques adoptées par l’administration Bush pour concrétiser ses objectifs politiques et les principes de la Pédagogie noire qui ont été perpétués au cours des générations depuis leur énonciation dans les textes des XVIIIe et XIXe siècles. Pour des raisons qui seront mises à jour au long de ces pages, le pouvoir alors en place à Washington s’inspira même largement des techniques de manipulation éducatives mises au point par ces pédagogues. Les citoyens retrouvent ainsi dans le rapport que les décideurs installent avec eux un mode relationnel qui fut celui que leurs parents et leurs grands-parents imposèrent. Et c’est pourquoi ils éprouvent tant de difficulté à s’en libérer.


L’obéissance, clé de voûte du système éducatif

Dans la conception de la Pédagogie noire, les adultes ont la prétention d’être les Maîtres absolus de l’enfant. Ils décident du Bien et du Mal parce qu’ils se sentent dépositaires d’une autorité de droit divin et justifient leur despotisme par une interprétation erronée du comportement naturel de l’enfant. Comme l’expression des sentiments que ce dernier éprouve face à pareil traitement les remet en cause, ils estiment nécessaire de le priver très tôt de volonté propre afin que l’enfant ne puisse bientôt plus se rendre compte de la trahison des adultes. Entre autres convictions diffusées par ses promoteurs, Alice Miller mentionne les présomptions que l’obéissance rend fort, que le sentiment du devoir engendre l’amour, qu’on peut tuer la haine par des interdits, qu’un sentiment élevé de sa propre valeur est nuisible ou encore que la dureté et la froideur sont une bonne préparation à l’existence[5]. Voici plus précisément comment ces croyances s’expriment dans les textes.

L’obéissance de l’enfant à l’autorité parentale est la clé de voûte de tout le système éducatif. De cette obéissance va dépendre l’ensemble des dispositions que les parents pourront prendre pour modeler le caractère de l’enfant en fonction de leurs convenances personnelles. C’est pourquoi une soumission totale doit être obtenue très tôt, par les moyens les plus violents, afin que la terreur intériorisée par l’enfant puisse être réactivée facilement quand le parent le désire. Le Dr Daniel Gottob Moritz Schreber, dont Freud relate le cas du fils paranoïaque dans son livre The Schreber Case[6], avait écrit plusieurs manuels d’éducation très populaires en Allemagne, au XIXe siècle, dans lesquels il répète inlassablement qu’il faut très tôt « libérer l’enfant des germes du Mal. » Certains de ses textes, réédités quarante fois, ont été traduits dans plusieurs langues. Dans l’un d’eux, le Dr Schreber conseille par exemple :

« Les premiers éléments sur lesquels seront mis à l’épreuve les principes moraux et éducatifs sont les caprices du tout-petit qui se manifestent par des cris et des pleurs sans motif. […] Il ne suffit plus, comme dans les premiers temps, d’adopter une attitude d’attente patiente, il convient déjà de manifester son opposition […] par une rapide tentative de détourner l’attention, des formules sévères, des gestes de menace, des petits coups contre le lit et, si tout cela ne suffit pas, par des admonestations physiquement tangibles […]. Que l’on applique ce type de méthode une fois ou tout au plus deux – et l’on est maître de l’enfant pour toujours. Il suffit dès lors d’un regard, d’un mot, d’un seul geste de menace pour le diriger[7]. »

La méthode permet d’imposer rapidement au tout-petit un comportement « acceptable » puis de lui rappeler son devoir discrètement, à la moindre incartade. Mais pourquoi l’auteur ne se préoccupe-t-il pas le moins du monde du vécu de l’enfant ? Pourquoi se montre-t-il à ce point insensible à la détresse d’un bébé et aux conséquences que de telles agressions auront sur son épanouissement ? L’un des objectifs de la Pédagogie noire, c’est de priver l’enfant de toute sensibilité. Ayant lui-même subi cet outrage, le Dr Schreber manifeste le mépris avec lequel ses parents ont considéré ses besoins relationnels les plus essentiels et la manière dont sa sensibilité naturelle a été abusée dès sa naissance. Au contact de la vitalité d’un nouvel être et pour maîtriser l’émergence de sa propre terreur d’avoir été ainsi maltraité, il ne peut que justifier et reproduire sur celui-ci le mode relationnel qui l’a traumatisé.

À son époque, les écrits du Dr Schreber ont été largement salués parce qu’ils correspondaient à l’usage que la plupart des parents faisaient de leur progéniture pour refouler et compenser leurs propres souffrances. Ses prescriptions témoignent précisément de ce mécanisme de reproduction que nous aurons l’occasion de voir à l’œuvre dans divers contextes tout au long du présent livre. Comme l’auteur le montre malgré lui dans son raisonnement, cette dynamique inconsciente fonctionne en trois temps. (1) Le parent se convainc tout d’abord que l’enfant est responsable de la souffrance qu’il exprime, qualifiant par exemple de « caprices » les pleurs du tout-petit ; (2) sur la base de cette interprétation, l’adulte justifie ensuite l’éducation qu’il a lui-même subie, notamment le recours à la violence physique ; (3) tout en affichant clairement son intention d’être le « maître », il se disculpe finalement en se persuadant que ses interventions ont un caractère désintéressé et sont même bénéfiques pour l’enfant. C’est précisément ce que suggère le Dr Schreber lorsqu’il ajoute :

« Et il faut bien penser que c’est le plus grand bienfait que l’on puisse apporter à l’enfant dans la mesure où on lui épargne ainsi de nombreuses heures d’agitation qui nuiraient à son développement et où on le libère de ces démons intérieurs qui prolifèrent et ne se transforment que trop aisément en invincibles ennemis d’une existence sur laquelle ils pèsent de plus en plus lourdement[8]. »

Remarquons au passage qu’un gouvernement qui s’apprête à déclarer la guerre à un autre n’agit pas autrement, s’attachant par exemple à présenter son agression comme une « libération » et justifiant celle-ci au nom de valeurs supérieures. Car pour les avocats de la Pédagogie noire comme pour les militaires, la partie n’est pas si vite gagnée. Tout être humain pressent qu’il est dépositaire d’un processus naturel de résolution de ses blessures psychiques. Il n’accepte donc pas sans culpabilité de reproduire aveuglément sur son enfant le déni qu’il a subi de ses propres parents[9]. Lorsqu’il le fait néanmoins, c’est avec un malaise que l’idéologie éducative va s’employer à réprimer par une série de mensonges travestis en vérités révélées. L’un d’entre eux consiste à prédire que, sans contraintes, l’enfant développera ces « démons intérieurs » dont le Dr Schreber vient de prétendre qu’ils « prolifèrent » en lui et que cette perspective justifie les châtiments qu’on veut lui infliger. Ce raisonnement circulaire peut paraître convaincant parce qu’il découle d’un mécanisme inconscient par lequel nous projetons à l’extérieur de nous-mêmes les traumatismes « éducatifs » que nous avons dû refouler pour survivre. Remis en cause par la spontanéité de l’enfant, le parent préfère attribuer à ce dernier des intentions diaboliques plutôt que d’accueillir les souffrances qui, à son contact, remontent des profondeurs de sa propre enfance. L’auteur révèle ici la lutte que mène l’adulte contre la réalisation de sa nature consciente.

D’autres pédagogues de l’époque affirment clairement que l’effort d’éducation doit viser la soumission aveugle à l’autorité du Père. C’est pourquoi, toute manifestation d’une volonté propre chez l’enfant est perçue comme une malicieuse offensive engagée contre la figure paternelle. Cette conviction justifie par exemple la brutale répression que préconise le médecin et philosophe allemand Johann Gottlob Krüger en réponse à ce qu’il nomme « l’entêtement » de l’enfant. Dans son livre Gedanken von der Erziehung der Kinder [Pensées sur l’éducation des enfants] datant de 1752, il écrit notamment :

« J’estime pour ma part qu’il ne faut jamais frapper les enfants pour des fautes commises par faiblesse. Le seul vice qui mérite des coups est l’entêtement. Il ne faut pas battre un enfant parce qu’il apprend mal, il ne faut pas le battre parce qu’il est tombé, il ne faut pas le battre parce qu’il a fait du mal sans le vouloir, il ne faut pas le battre parce qu’il pleure : mais il est parfaitement légitime de le battre pour toutes ces fautes et même pour d’autres petites choses quand il les a faites par méchanceté. Si votre fils ne veut rien apprendre pour ne pas céder à ce que vous voulez, s’il pleure à dessein pour vous braver, s’il fait du mal pour vous irriter, bref s’il fait sa petite tête : Battez-le, faites le crier : Non, non, papa, non, non ! Car une telle désobéissance est une déclaration de guerre contre votre personne. Votre fils veut vous prendre le pouvoir, et vous êtes en droit de combattre la force par la force, pour raffermir votre autorité, sans quoi il n’est pas d’éducation. Cette correction ne doit pas être purement mécanique mais le convaincre que vous êtes son maître[10]. »

L’auteur semble incapable de se positionner face à la dureté de son propre père et interprète l’expression d’une souffrance chez l’enfant comme la marque d’une opposition inacceptable. Ce faisant, il inflige à son fils la violence qu’il a lui-même subie. La colère que son propre père lui avait alors interdit d’exprimer par la terreur – et qu’il avait donc refoulée – justifie qu’il s’en prenne à son enfant et reproduise sur lui la même cruauté. On retrouve dans ce second exemple les trois étapes évoquées plus haut : d’abord l’interprétation erronée de l’adulte, ensuite la compulsion à remettre en scène la situation traumatisante et enfin la justification de cette action au nom d’une éducation présentée comme réussie. L’allégation selon laquelle un père serait « en droit de combattre la force par la force » est un autre de ces syllogismes diffusés par la Pédagogie noire avec pour conséquence de détourner les parents d’une quelconque prise de conscience. Il paraît en effet assez clair que la force de l’un n’est aucunement comparable à celle de l’autre. L’état d’esprit dans lequel se trouve le fils est également très différent de celui de son père. Cette affirmation mensongère a donc pour fonction d’interdire toute réflexion sur le sens du comportement de l’enfant et sur les causes réelles de la violence de l’adulte.


Une guerre déclarée contre l’enfant

L’expérience traumatisante d’une soumission quasi religieuse à l’autorité paternelle, fondée sur la terreur et le déni de la conscience humaine, est dès lors inscrite en chacun. Dans son aveuglement, le père exige que ses enfants livrent une guerre contre leur vérité intérieure au nom de celle qu’il a menée contre la sienne. Il perpétue ainsi la violence subie et cautionne la croyance que le Mal est en l’Homme. De plus, en valorisant son impuissance à accueillir ses sentiments, il transmet à sa descendance ce terrible handicap. C’est sur cette base relationnelle que s’élabore la névrose chez l’enfant et qu’elle se propage par la suite à l’ensemble de la communauté humaine.

Pour les idéologues de la Pédagogie noire, la toute-puissance paternelle découle de la foi en une sagesse suprême et n’a d’autre alibi que sa propre soumission à l’ordre divin universel – une représentation symbolique de l’univers familial patriarcal dans lequel ils ont grandi et souffert. Cette conception justifie le mépris qu’ils affichent pour l’épanouissement de l’enfant. Ayant été privés de la jouissance que procure l’intimité maternelle, ils qualifient de « mièvre » l’amour qu’une mère éprouve pour son petit et condamnent ce plaisir en le ramenant au monde animal[11]. Là encore, ces auteurs luttent pour maintenir refoulées leurs propres souffrances et ne sont pas en contact avec la réalité de l’enfant. Katharina Rutschky fait remarquer : « Une terreur jalouse pousse ces éducateurs masculins à détruire le couple constitué par la mère et son enfant, particulièrement si ce dernier est un garçon[12]. » Dans ce cas, l’éventualité que l’enfant puisse vivre une satisfaction qu’ils n’ont pas eux-mêmes connue leur est insupportable. Plutôt qu’accueillir leurs souffrances, ils discréditent l’accueil maternel en projetant sur celui-ci la sensation de leur propre perversion.

Dans un bréviaire pédagogique datant de 1887, Verwöhnen, verzärteln, verziehen : ein bedenkliches Kleeblatt [Chouchouter, dorloter, gâter : une triade préoccupante], un auteur anonyme écrit notamment :

« Le véritable amour vient du cœur de Dieu, de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom (Éphésiens 3, 15), le reflet et l’exemple nous en sont donnés par l’amour du Sauveur et c’est par l’esprit du Christ qu’il est engendré, nourri et entretenu dans le cœur de l’homme. Par cet amour qui vient d’en haut, l’amour naturel des parents est purifié, sanctifié, éclairé et renforcé. Cet amour sanctifié a pour fin ultime, et cachée à l’enfant, l’épanouissement de l’être intérieur […]. Il est donc soucieux dès le départ que l’enfant apprenne à se renier lui-même, à se dépasser et à se dominer, qu’il n’obéisse pas aveuglément aux instincts de la chair et des sens, mais aux pulsions et à la volonté supérieures de l’esprit. Cet amour sanctifié peut en conséquence aussi bien être dur que tendre, il peut aussi bien refuser qu’accorder, chaque chose en son temps, il sait faire le mal pour le bien, il peut imposer de lourds sacrifices, comme un médecin qui prescrit d’amères médications, un chirurgien qui sait bien que la coupure de son instrument fait mal, mais qui coupe quand même parce qu’il le faut pour sauver la vie[13]. »

Dans cet extrait, l’amour que l’auteur présente comme « sanctifié » n’est que l’expression exaltée de l’arbitraire parental qui peut « aussi bien refuser qu’accorder » mais qui, le plus souvent, impose le renoncement. À l’image d’Abraham s’apprêtant à immoler son fils Isaac par soumission au Père céleste (Genèse 22, 2), le père terrestre justifie ce sacrifice en arguant que « le véritable amour vient du cœur de Dieu ». On comprend dès lors que « l’épanouissement de l’être intérieur » prenne un sens paradoxal puisque cette idée suppose que l’enfant abandonne toute spontanéité, c’est-à-dire finalement toute vie propre. L’apprentissage de cette abnégation exige qu’il accepte ce qui lui « fait mal » comme un gage de sa survie. Ce genre de contresens conduit les promoteurs de la Pédagogie noire à considérer la douleur comme un auxiliaire « naturel » dans l’éducation de l’enfant et le développement de son sens moral. À leurs yeux, il serait donc nuisible qu’un parent ou un éducateur manifeste une quelconque compassion à l’égard de la détresse d’un enfant : « Si l’enfant s’est coupé, brûlé ou s’il s’est fait un trou dans la tête, écrit ainsi l’un d’eux, je soigne sa blessure sans le plaindre car – il faut le souligner – ma plainte ne diminuerait en rien sa souffrance, mais au contraire l’augmenterait[14]. » En fait, l’auteur de ce conseil masque son impuissance à saisir la cause de la blessure de l’enfant en glorifiant l’endurcissement qu’il a lui-même subi et qui précisément l’a rendu à ce point insensible. Et c’est bien le calvaire que fut sa propre enfance qu’il cache encore lorsqu’il ajoute :

« La compassion et la sollicitude [du parent pour l’enfant] affaiblissent l’esprit. Un enfant que l’on a ainsi corrompu ne peut plus rien supporter, ni en tant qu’enfant ni en tant qu’adulte ; ainsi, quand s’accroît la sensation de douleur, quand son courage se trouve mis à l’épreuve, aucune aide ne pourra lui restituer le courage perdu. Ou alors ce courage factice et contre-nature ne résistera pas aux épreuves, à moins qu’une certaine ambition ou une nouvelle passion ne vienne le soutenir[15]. »

Cette obsession pour la répression de toute vie intérieure chez l’enfant, au nom de sa soumission à un principe moral supérieur, conduit inéluctablement l’adulte à promouvoir la discipline et les punitions corporelles comme des composantes essentielles de l’action éducative, avec le cortège de violences et d’humiliations qu’elles supposent. Martin Luther disait déjà qu’une « fausse conception de l’amour naturel aveugle les parents, qui accordent plus d’importance à la chair de leurs enfants qu’à leur âme[16]. » En référence aux Proverbes que l’Ancien Testament prête au roi Salomon, il exhortait ses fidèles à ne pas ménager la verge pour épargner l’enfer à leur progéniture[17]. Sans doute inspirés par les nouvelles sciences naturalistes, les promoteurs de la Pédagogie noire vont ajouter à la conception luthérienne de l’obéissance absolue l’idée selon laquelle c’est la « nature violente » de l’enfant qui justifie les châtiments qu’on veut lui infliger. À leurs yeux, la souffrance constitue la première éducation naturelle de l’être humain et celle qu’impose l’éducateur en est son prolongement nécessaire. La douleur serait d’ailleurs insignifiante pour les plus jeunes enfants qui n’auraient pas la faculté de comparer : « Leurs nerfs sont aussi peu dotés de sensations que leur cerveau de pensées[18]. »

Dans un recueil de réflexions pédagogiques paru en 1887, un auteur anonyme discute du caractère quasi métaphysique de la discipline et de son corollaire inévitable, la punition corporelle. Ayant posé comme un principe la présence du Mal en l’homme, il en déduit inévitablement que la vitalité de l’enfant doit être étouffée puisqu’elle en est l’expression : « Qu’une telle nécessité existe est la preuve même de la corruption congénitale de l’être humain[19]. » Mais derrière ce raisonnement circulaire – et donc fallacieux – se profile une volonté farouche et assumée de réprimer l’essence même de l’expérience humaine que sont la joie de vivre et la jouissance de notre conscience .

Ce genre de sophismes montre la férocité avec laquelle l’ordre patriarcal combat l’émergence de toute mise en cause – en premier lieu celle que la vie nous propose sans relâche par la conscience spontanée de l’enfant. La terreur d’accueillir le désespoir d’avoir été pareillement dénaturés pousse les avocats de la Pédagogie noire à projeter compulsivement cette menace sur chaque nouvel être, justifiant de mener contre lui une « guerre totale » dont découleront toutes les autres. Cet acharnement est manifeste dans les conseils que donne aux éducateurs un pédagogue célébré de l’Allemagne catholique, le théologien Johann Michael Sailer (1751-1832), dans un ouvrage publié pour la première fois en 1807 et réédité vingt-cinq fois jusqu’en 1962 :

« Celui qui veut bien éduquer son élève doit partir du principe que l’éducation morale (a) n’est rien d’autre qu’une guerre défensive et offensive contre toute forme de mal et pour toute forme de bien ; une guerre offensive contre les germes du mal et contre tout ce qui peut favoriser leur développement ; une guerre défensive pour les germes du bien et pour tout ce que peut réclamer le développement de ces germes ; (b) que cette guerre, si elle ne peut jamais être déclenchée trop tôt, n’a pas de fin, ne connaît aucun armistice et doit être pour ainsi dire une guerre perpétuelle ; (c) que cette guerre contre le principe du mal et pour celui du bien en l’élève ne peut être menée avec succès que par celui qui l’a livrée courageusement en lui-même et contre lui-même[20]. »


Le déni de la conscience humaine

Quelles empreintes un enfant élevé selon les principes de la Pédagogie noire conservera-t-il inévitablement du long calvaire de son enfance ? La répression quasi systématique de son élan vital peut-elle avoir d’autres conséquences qu’une altération durable de son équilibre intérieur et de ses facultés naturelles à établir des relations harmonieuses avec ses semblables ? Les promoteurs de cette idéologie prétendent que les privations imposées par la nature puis par l’éducation sont « le premier pas vers le sens moral, le fondement de nos sentiments et par conséquent de notre sociabilité[21] » ou encore que, par la discipline éducative, « les plus hautes aspirations de l’intelligence et du cœur peuvent de même être éveillées et satisfaites[22]. » Cependant, ils ne cachent pas leur volonté de briser la vitalité de l’enfant par les moyens les plus violents afin d’être « maître de l’enfant pour toujours » – comme l’écrivait le Dr Schreber. Une séquelle durable d’un tel traitement sera de priver le jeune adulte de sa capacité à exercer naturellement sa sensibilité. N’ayant pas été respecté dans son intégrité physique et psychique, il prendra difficilement en compte celle des autres, notamment des personnes faibles ou dépendantes. Plus grave encore : l’histoire démontre qu’une éducation fondée sur le déni des besoins essentiels de l’enfant, loin de développer son sens moral, débouche au contraire sur les idéologies les plus inhumaines. Ce lien de causalité a été amplement confirmé par les travaux d’Alice Miller sur le succès du nazisme en Allemagne par exemple[23].

Un autre préjudice imposé par les avocats de la Pédagogie noire concerne le rapport de l’enfant à sa mère. Nous avons vu avec quelle hostilité ils dénoncent « l’amour mièvre qui se laisse commander par les cris du nourrisson[24] » – affirmant par exemple que « l’habitude de gâter les enfants commence souvent avec le lait maternel[25]. » Par cette condamnation de l’accueil naturel d’une mère pour son petit, ils justifient l’intrusion brutale de la figure du Père qui impose son ordre et sa discipline jusque dans les gestes simples du maternage. Dans un recueil d’aphorismes pédagogiques datant de 1852, on lit par exemple :

« Dans le cercle familial c’est le plus souvent la mère, faible, qui défend le principe philanthropique, tandis que le père, dans sa nature abrupte, exige l’obéissance absolue. Aussi c’est surtout la mère qui est tyrannisée par ses petits, tandis que c’est au père qu’ils vouent le plus de respect, c’est la raison pour laquelle il est à la tête de l’ensemble et donne à l’esprit qui y préside son orientation[26]. »

Dans les premières années de sa vie, c’est pourtant d’abord auprès de sa mère que l’enfant devrait trouver une assise sécurisante lui permettant de grandir sereinement. Quand le nourrisson est abandonné dans son berceau, qu’il endure les affres de la faim et l’angoisse de la séparation parce que ses cris ne sont pas entendus, il ne peut supporter ces souffrances et les refoule pour survivre. S’il n’est pas accueilli dans le giron maternel lorsqu’il doit retrouver cette confiance ou si ses besoins de tendresse et de réconfort sont humiliés, le bambin éprouve un désarroi indicible et se convainc qu’il n’a lui-même pas de valeur. Ces blessures marquent durablement la personnalité de l’enfant qui, parvenu à l’âge adulte, cherchera toujours à compenser un sentiment d’insécurité dont il aura depuis longtemps oublié la première cause. À moins de faire un travail d’introspection et de conscience, il ne pourra pas réaliser que derrière l’impuissance de sa mère à répondre à ses besoins, c’est toute la hiérarchie patriarcale à laquelle elle était soumise qui œuvrait en sous-main pour le priver de son épanouissement affectif et relationnel. Devenu parent à son tour, il appliquera à sa descendance les mêmes préceptes éducatifs et répondra à l’injonction de ne pas dévoiler la responsabilité de ceux qui le firent tant souffrir.

Cet interdit est implicite dans ces réflexions du théologien et philosophe suisse Johann Georg Sulzer (1720-1779), auteur d’une Théorie générale des beaux-arts et de quelques écrits pédagogiques où l’on trouve les prescriptions suivantes :

« Le premier principe et le plus général auquel il faut veiller consiste à inculquer à l’enfant l’amour de l’ordre : c’est la toute première contribution à l’édification de la vertu. Mais dans les trois premières années cette démarche, comme toutes les autres que l’on entreprend avec l’enfant, ne peut être empruntée que d’une façon mécanique. La boisson et la nourriture, l’habillement et le sommeil, toute la petite existence quotidienne de l’enfant doit être bien ordonnée et ne jamais être modifiée en rien par son caprice ni par ses humeurs, pour qu’il apprenne dès la première enfance à se soumettre rigoureusement aux règles du bon ordre. […] Ces premières années présentent aussi l’avantage qu’on peut utiliser la force et la contrainte. Avec le temps, les enfants oublient ce qu’ils ont vécu dans la toute petite enfance. Si l’on parvient alors à leur ôter toute volonté, par la suite, ils ne se souviendront jamais d’en avoir eu une, et l’intensité des moyens que l’on aura dû mettre en œuvre ne pourra donc pas avoir de conséquences néfastes[27]. »

L’auteur lui-même semble ne plus avoir à l’esprit les torsions qui lui furent infligées pour qu’il acquière cet « amour de l’ordre » qui prend ici un caractère obsessionnel. S’il se les remémorait, peut-être serait-il en contact avec le dégoût et la honte qu’il dut éprouver pour sa sensibilité naturelle et ne prétendrait pas que pareil traitement ne put avoir de « conséquences néfastes ». En outre, ses éducateurs exigèrent non seulement qu’il refoule la sensation de sa propre perversion mais qu’il vénère aussi la discipline éducative qui le faisait souffrir. Cette forme particulière de cruauté est sans doute pour quelque chose dans la fascination ultérieure de Sulzer pour la beauté et l’esthétisme, une thématique à laquelle il consacrera l’essentiel de son œuvre philosophique.

Cet exemple montre encore par quel mécanisme l’enfant gère la souffrance qu’engendre le déni de sa sensibilité naturelle. Pour ne pas sombrer dans la folie, son esprit se forge une représentation idéalisée de ce vécu insoutenable d’autant plus grandiose que sa souffrance est importante. Dans l’enfance, cette image a une fonction protectrice, mais elle constitue la trame de futures remises en scènes où les rôles seront distribués en fonction de la problématique parentale. L’exaltation de la beauté, de l’ordre et de ce qui les incarne s’accompagne d’un mépris correspondant pour la vulgarité et l’incohérence projetées sur d’autres supports comme la femme et l’enfant. L’éloge de la force se double donc d’une aversion correspondante pour toute manifestation d’impuissance ou de fragilité. C’est pourquoi les adultes qui ont été humiliés dans leur enfance au nom de ces valeurs dites nobles cherchent des cibles émissaires sur lesquelles projeter la « haine de soi » qu’ils ont intériorisée sous la terreur parentale. Quand le contexte social ou politique l’autorise, l’expression collective de ces souffrances refoulées se focalise alors sur la figure d’un adversaire emblématique destiné à endosser le rôle de « victime » qui fut à l’origine celui de l’enfant maltraité.

Une autre conséquence douloureuse de la Pédagogie noire découle du mensonge qui fonde la légitimité de l’ordre patriarcal. Par son intégrité physique et morale, le père devrait défendre et préserver la continuité de la Vie. Mais sous l’emprise de son propre égarement, il prétend garantir l’épanouissement de sa progéniture en étouffant l’expression même de la vitalité de l’enfant. Terrorisé par cette incohérence qui menace jusqu’à son existence, ce dernier choisit la survie au détriment de sa vérité intérieure et abandonne ainsi sa raison d’être, c’est-à-dire la réalisation progressive de sa conscience. La figure d’un Père punitif et vengeur devient une référence problématique et un objet d’attachement névrotique remis en scène compulsivement dans l’espace collectif par l’entremise des innombrables interactions sociales et politiques. Personne ne s’étonne de la nécessité de mentir pour sauvegarder ses intérêts, pour faciliter son ascension dans l’échelle sociale ou imposer le pouvoir d’une nation sur une autre. Dans l’esprit des adultes pervertis par la Pédagogie noire, l’expression de la vérité est synonyme de naïveté, voire d’inconscience, puisqu’elle conduit au mieux à perdre les avantages acquis par l’usage de la ruse et au pire à être sacrifié au culte collectif du mensonge.

Éclipsant les garde-fous qui modèrent les comportements humains, le rituel de la guerre apparaît alors comme la manifestation collective du déni initial infligé à l’enfant dans l’intimité des foyers. De tout temps et sous toutes les latitudes, c’est par lui que les hommes réaffirment la primauté de la violence sur l’écoute et sur la réalisation de leur conscience. La métaphore des « germes du Mal » par laquelle le Dr Schreber condamnait hier la spontanéité enfantine devrait donc plus exactement qualifier l’inflexibilité parentale qui menace l’intégrité de l’enfant et corrompt finalement l’ensemble du tissu social. C’est toute l’actualité de cette problématique destructrice, son impact sur les années de la présidence de George W. Bush et jusqu’au devenir de la nation américaine que le présent ouvrage se propose d’examiner maintenant.

Marc-André Cotton

© M.A. Cotton – 01.2014 / www.regardconscient.net / éditions L'Instant présent, 2014


Notes :

[1]Katharina Rutschky, Schwarze Pädagogik, Ullstein, 1977, 2001.

[2]Dans cet ouvrage, la majuscule indique la figure du Père et la minuscule renvoie à la personne du père.

[3]Lire notamment Alice Miller, C’est pour ton bien, racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, Aubier, 1984 ou encore L’enfant sous terreur, l’ignorance de l’adulte et son prix, Aubier, 1986.

[4]Dr Jerrold Atlas, Directeur associé de l’Institut de Psychohistoire, New York, 10.3.03, Psychohistory Discussion List, http://www.psychohistory.com.

[5]Alice Miller, C’est pour ton bien, op. cit., pp. 77-78.

[6]Sigmund Freud, The Schreber Case, Penguin Classics, 2003.

[7]Cité par Alice Miller, C’est pour ton bien, op. cit., p. 17. Pour le texte allemand, lire Morton Schatzman, Die Angst vor dem Vater, Reinbeck, Rowohlt, 1978, p. 32 et sv.

[8]Cité par Alice Miller, C’est pour ton bien, op. cit., p. 18.

[9]Dans le contexte d’une thérapie systémique par exemple, on sait que l’intervention opportune d’une personne consciente des enjeux relationnels familiaux peut modifier considérablement une situation problématique.

[10]J. G. Krüger, Wann ist das Prügeln erfordert ? [Quand la raclée est-elle nécessaire ?], in Gedanken von der Erziehung der Kinder [Pensées sur l’éducation des enfants], Halle und Helmstädt, 1752. Auteur cité par Alice Miller, C’est pour ton bien, op. cit., p. 28. Pour le texte allemand, lire Katharina Rutschky, op. cit., p. 170.

[11]L’expression « amour mièvre » est une traduction approximative du mot allemand « Affenliebe » – littéralement « amour simien » – par lequel ces auteurs discréditent l’amour maternel. Lire Katharina Rutschky, Affenliebe in Schwarze Pädagogik, op. cit., p. 24 et sv.

[12]Katharina Rutschky, Schwarze Pädagogik, op. cit., p. 24. Sans autre indication, c’est moi qui traduis de l’allemand pour l’ensemble du présent ouvrage.

[13]Cité par Alice Miller, ibid., p. 43. En allemand, lire Katharina Rutschky, op. cit., p. 25.

[14]P. Villaume, Über das Verhalten bei den ersten Unarten der Kinder [Sur l’attitude à tenir face aux premières inconduites des enfants], in F. G. Resewitz, Allgemeine Revision des gesamten Schul- und Erziehungswesens von einer Gesellschaft praktischer Erzieher [Réforme générale de l’Instruction publique et scolaire pour les éducateurs d’établissements], Hamburg, 1785-92, cité par Katharina Rutschky, Schwarze Pädagogik, op. cit., p. 45.

[15]P. Villaume, ibid, p. 44.

[16]Martin Luther, Ein Sermon vom ehelichen Stand [Le Sermon sur le mariage], prononcé en 1522, http://www.glaubensstimme.de/doku.php?id=autoren:l:luther:e:ein_sermon_vom_ehelichen_stand.

[17]Luther cite notamment le fameux « Qui épargne la baguette hait son fils, qui l’aime prodigue la correction »  (Pr 13, 24) ou encore « Si tu le frappes de la baguette, c’est son âme que tu délivreras [de l’enfer] » (Pr 23, 14).

[18]P. Villaume cité par Katharina Rutschky, op. cit., p. 45.

[19]In K. A. Schmid, Enzyclopädie des gesamtent Erziehungs – und Unterrichtswesen [Encyclopédie de l’Éducation générale et de l’Enseignement], 1887. Auteur cité par Katharina Rutschky, op. cit., p. 377.

[20]Johann Michael Sailer, Über Erziehung für Erzieher [Sur l’éducation, aux/pour les éducateurs], Munich, 1809. Cité par Katharina Rutschky, op. cit., p. 149. Un exemplaire de cette édition peut être consulté sur http://books.google.com/books?id=xgCtVkYKYk0C&hl=fr. L’extrait cité figure en page 324.

[21]P. Villaume, cité par Katharina Rutschky, op. cit., p. 44.

[22]H. Rolfus et A. Pfister, Realenzyclopädie des Erziehungs- und Unterrichtswesens nach katholischen Prinzipien [Encyclopédie pratique de l’éducation et de l’enseignement selon les principes catholiques], Mainz, 1872-1884. Cité par Katharina Rutschky, op. cit., p. 68.

[23]Lire notamment Alice Miller, L’enfance d’Adolf Hitler, in C’est pour ton bien, op. cit., pp. 169-228.

[24]A. Matthias, Wie erziehen wire unseren Sohn Benjamin ? [Comment nous éduquons notre fils Benjamin], Munich, 1902. Cité par Katharina Rutschky, op. cit., p. 53.

[25]In Verwöhnen, verzärteln, verziehen : ein bedenkliches Kleeblatt [Chouchouter, dorloter, gâter : une triade préoccupante], auteur anonyme cité par Katharina Rutschky, op. cit., p. 27.

[26]L. Kellner, Pädagogik des Volksschule in Aphorismen [Aphorismes pour la pédagogie à l’école élémentaire], Essen, 1852. Cité par Alice Miller, op. cit., p. 56 et Katharina Rutschky, op. cit., p. 172.

[27]J. G. Sulzer, Versuch von der Erziehung und Unterweisung der Kinder [Essai pour l’éducation et l’instruction des enfants], in J. G. Sulzers Pädagogische Schriften, textes rassemblés par Willibald Klinke, Beyer & Mann, 1922. Cité par Alice Miller, op. cit., pp. 24-26 et par Katharina Rutschky, op. cit., pp. 174-176.