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Dynamiques collectives et problématiques individuelles

par Marc-André Cotton

Cet atelier a été présenté au Congrès « Identité et appartenance » de la FF2P, le 28 novembre 2014.


Résumé : La psychohistoire repose sur une proposition fondamentale selon laquelle les dynamiques collectives sont une conséquence du mode relationnel que les parents établissent avec leurs enfants. Dans cet atelier, il est question des modes de parentalité au cours de l’histoire, de la notion de psychoclasse et d’une psychobiographie contemporaine, celle de Barack Obama. La notion de remise en scène y est abordée, ainsi qu’une perspective pour comprendre notre attachement à nos schémas de pensée. Le sens ? C’est la conscience !

Image 1 : Accueil

Bonjour à tous et bienvenue à cet atelier de psychohistoire.

Je m’appelle Marc-André Cotton et anime, avec Sylvie Vermeulen, le site Regard conscient. Je représente aujourd'hui l’Association internationale de psychohistoire, basée à New York. À ce titre, j’aimerais dans un premier temps vous présenter l’approche de cette discipline fondée, il y a quelque quarante ans, aux États-Unis. Ma présentation sera suivie de vos questions, puis d’une partie pratique dont je vous préciserai les modalités d’ici une petite heure. La psychohistoire est une discipline transversale qui s’inscrit dans le courant de la psychologie humaniste. Elle s’intéresse aux dynamiques psychologiques sous-jacentes aux comportements des groupes humains. Dans ses investigations, elle utilise donc les outils de la psychothérapie et de la psychanalyse conjointement à ceux des sciences humaines. L’un des objectifs de notre association est de sensibiliser aux conséquences collectives des violences faites aux enfants. Pourquoi cela ? Eh bien parce que les schémas de comportement acquis dans l’enfance – notamment sous l’effet de ces violences – vont déterminer notre rapport aux autres, notre rapport au monde. La psychohistoire repose sur une proposition fondamentale selon laquelle les dynamiques collectives sont une conséquence du mode relationnel que les parents établissent avec leurs enfants. Pour transformer le monde, il faut donc transformer notre rapport à ceux qui seront l’avenir de ce monde – à savoir nos enfants.

Image 2 : Qu’est-ce que la psychohistoire ?

Quels sont les domaines d’investigation de la psychohistoire ? Je vous en présenterai trois, de manière illustrée, et terminerai par une proposition pour comprendre notre attachement à certains schémas de comportement qualifiés de destructeurs – faute justement d’une meilleure hypothèse. Tout d’abord l’évolution du rapport à l’enfant au fil des siècles. Pour la psychohistoire, l’évolution de la parentalité est la clé de la psychogenèse – à savoir l’évolution des mentalités. Nous verrons comment l’histoire de l’enfance permet de comprendre l’Histoire tout court. Je parlerai aussi d’une personnalité contemporaine, de ses schémas de comportement – hérités de l’enfance – et de son rôle dans certaines dynamiques actuelles. Nous verrons ensuite sur quelles bases inconscientes s’organisent ces dynamiques collectives, notamment la notion de remise en scène traumatique. Et enfin, je présenterai une perspective permettant de comprendre à la fois notre attachement à ces remises en scène et leur possible sens dans la réalisation de la conscience humaine. Ce tableau de Delacroix, La liberté guidant le peuple, inspiré du soulèvement parisien de juillet 1830 contre Charles X, peut fournir une représentation de l’analyse psychohistorique. Devant les émeutiers, une figure maternelle combattive et un gamin de la rue incarnent la révolte des opprimés que sont, à l’origine, les femmes et les enfants. Les victimes qu’ils enjambent ont été sacrifiées par le monarque – figure du père autoritaire. Le peuple se rallie derrière le drapeau tricolore – symbole de l’idéal républicain, de la victoire des opprimés sur l’oppression. On retrouve les dynamiques familiales dans celles des groupes.

Image 3 : Une brève histoire de l’enfance

Pour faire simple, disons que plus l’on remonte dans l’histoire de l’humanité et plus le mode de parentalité pratiqué s’avère traumatisant pour l’enfant. En fonction des époques, nous allons donc trouver des corrélations entre le niveau de violences auquel les enfants ont dû s’adapter – et la fréquence des symptômes de dissociation découlant de ces abus : états psychotiques, hallucinations, troubles bipolaires, névroses psycho-affectives… J’y reviendrai dans la diapo suivante. À la suite des travaux de Lloyd deMause, les psychohistoriens distinguent six modes de parentalités, le premier remontant à une époque lointaine où l’infanticide était largement pratiqué. Notons qu’au XXIe siècle, ces modes de parentalité coexistent et qu’ils rendent compte de relations à l’enfant radicalement différentes d’une région à l’autre du globe. Nous en reparlerons également. Le mode infanticide caractérise les sociétés primitives dans lesquelles 15 à 50% des enfants étaient éliminés d’après certains anthropologues, parfois de manière rituelle comme chez les Mayas. Il s’est poursuivi dans la Grèce antique avec la pratique de l’exposition des nouveaux-nés – une mort à laquelle a échappé le tout jeune Œdipe – et ce mode a perduré en Europe jusqu’au Moyen Âge. D’autres abus caractérisent le mode infanticide, comme le rapt et le viol d’enfants, ou encore les pratiques pédophiles – celles de l’empereur romain Tibère, documentées par le chroniqueur Suétone par exemple. Les religions monothéistes ont cherché à proscrire l’infanticide, comme le montre ici le sacrifice manqué d’Isaac par son fils Abraham, mais l’ont remplacé par le culte des martyrs. Dans le Haut Moyen Âge, les enfants sont désormais « offerts » aux monastères où ils subissent privations et abus, placés en nourrice ou vendus comme domestiques – une forme de parentalité que deMause désigne par le mode de l’abandon. L’abandon d’enfants est une pratique encore largement répandue en Europe au XVIIIe siècle, lorsqu’un philanthrophe anglais, Thomas Coram, fonde à Londres le premier « Hôpital des enfants trouvés ». En abandonnant leurs enfants, les parents semblent vouloir les protéger des projections qu’ils font sur eux – comme le symbolise encore cette scène dite du « sacrifice d’Abraham ». La liturgie chrétienne est d’ailleurs obsédée par le sentiment d’abandon – une souffrance qui est sublimée par la foi. On se souvient que Jésus exprime ce sentiment sur la croix : « Mon Dieu ! Pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Le troisième mode de parentalité proposé par deMause est le mode ambivalent. Pendant des siècles et dans toutes les cultures, les nourrissons ont été littéralement ficelés – comme le montre cette image du Yémen –parfois jusqu’à l’âge de deux ans. Sans cela, croyait-on, leur corps se serait désagrégé. Il va sans dire que ces entraves nuisaient gravement à leur développement, mais la pratique de l’emmaillotement a perduré en France jusqu’au XXe siècle. À partir du XIIe siècle, on commence à dénoncer les mauvais traitements infligés aux enfants. On réduit la période d’emmaillotement à quelques mois – l’idée d’éducation apparaît. L’enfant est parfois idolâtré – comme le montrent les représentations de l’enfant Jésus – mais le plus souvent diabolisé. Cette époque est donc marquée par l’expression de sentiments extrêmes à l’égard des enfants – d’où le terme « ambivalent ». Elle débouche sur la Renaissance, dont les innovations peuvent être attribuées à cette évolution de la parentalité.  Le quatrième mode de parentalité est intrusif, dans le sens où le contrôle de l’enfant est exercé « pour son bien » – par le biais de la terreur notamment. C’est le début des violences dites « éducatives » – souvent justifiées par des préceptes religieux. L’enfant est toujours l’objet de violences physiques, mais ces violences sont ritualisées, comme ici dans un collège anglais. Les enfants apprennent à « craindre la verge » et sont envahis par un sentiment de dévalorisation. Les violences psychologiques comprennent par exemple le fait d’emmener les enfants aux exécutions publiques des condamnés, de les effrayer par l’évocation des flammes de l’enfer ou encore de leur raconter des histoires d’ogres pour les terroriser.  Le cinquième mode de parentalité est dit « socialisant » pour indiquer l’importance donnée à l’instruction de l’enfant et à son immersion dans la société par l’école publique et obligatoire. D’abord largement utilisés, les châtiments corporels sont peu à peu interdits dans les établissements scolaires et remplacés par les notes. Ce système vise la formation d’une élite, mais aussi l’instruction du plus grand nombre aux nécessités de la société qui s’industrialise et se démocratise : lecture, calcul, apprentissage d’un métier, éducation au patriotisme, etc… L’Occident se situe largement dans ce mode de parentalité aujourd’hui, avec une insistance sur le discours éducatif et l’acquisition de performances. Pensons par exemples aux jeunes sportifs.

Et l’enfant dans tout cela, me direz-vous ? Ces cinq modes de parentalité ont en commun de ne pas prendre en compte le vécu de l’enfant, mais au mieux de l’éduquer à correspondre aux projets de ses parents. Ce n’est que récemment qu’un sixième mode de parentalité apparaît timidement : deMause l’a nommé « aidant », mais l’on pourrait aussi parler de parentalité positive. Dès la seconde partie du XXe siècle, des parents commencent à s’interroger sur ce que vivent leurs enfants, sur ce qu’ils ont eux-mêmes vécu dans leur enfance et développent une forme d’empathie inconnue jusqu’alors. Je vais y revenir tout-à-l’heure.

Image 4 : Psychoclasses et modes de parentalité

On voit donc que la formation de la personnalité s’inscrit dans un contexte historique, dans une dynamique collective. Les individus ayant vécu un mode de parentalité similaire vont développer des réponses adaptatives globalement similaires et former ce que les psychohistoriens nomment une psychoclasse. Ici, deMause schématise ces psychoclasses en faisant correspondre le mode de parentalité et le type de personnalité qui en découle. On lit par exemple que le mode infanticide tribal est caractérisé par une personnalité schizoïde découlant de traumatismes liés aux pratiques d’infanticide, de mutilations génitales, ou simplement d’abandon. Au Brésil, il y a une polémique autour des pratiques infanticides des peuples indigènes. Chez les indiens Xingus par exemple, les enfants handicapés, les jumeaux ou les bébés nés hors mariage sont enterrés vivants – les autorités s’en inquiètent. Il y a un film très émouvant sur YouTube si cela intéresse.

Ce type de traumatismes entraîne des mécanismes de dissociation très puissants qui sont remis en scène au travers de rituels chamaniques, de cultes animistes. Dans la chrétienté, la personnalité dominante est « masochiste » – les enfants abandonnés espèrent retrouver l’amour de leurs parents en dévoilant leurs souffrances, en cherchant le pardon. Le Christ est amour, il rachète les péchés du monde par son martyre, d’où l’importance du rituel de la confession. La personnalité masochiste s’identifie au martyre du Christ et gère la souffrance de l’abandon, par sa foi dans le caractère rédempteur du sacrifice du Christ.  La période de la Renaissance est « dépressive » parce que l’enfant a eu un peu plus d’espace – moins de violences physiques, moins d’abus sexuels, mais des pratiques éducatives qui visent l’obéissance. L’adulte a aussi plus de place pour ressentir et s’interroger sur sa condition – comme Hamlet, le personnage de Shakespeare : « Être ou ne pas être… » C’est aussi le début des grandes découvertes et de l’essor du libéralisme économique.

Mais la colère parentale n’est pas loin comme le montre alors la prolifération de sectes apocalyptiques et la chasse aux sorcières qui connut son apogée à la Renaissance. Je passe à un dernier exemple qui est celui de la personnalité « névrotique » découlant d’un mode de parenté « socialisant » – le plus représenté en Occident actuellement. On a vu que ce qui caractérise ce mode de parentalité, ce sont la manipulation des besoins de l’enfant et son éducation dans le sens de l’exploitation de ses facultés. La personnalité névrotique cherche donc à compenser des carences psycho-affectives précoces par l’attachement à une idéologie partisane ou par l’accumulation de richesses matérielles quand la situation économique le permet. Ou encore par divers types de dépendances allant de la consommation compensatoire à la fuite dans le travail, en passant par l’absorption de substances médicamenteuses. Voilà.

Sans entrer dans trop de détails, disons que cette approche est originale car elle propose des liens entre l’évolution du rapport à l’enfant et ce qu’on pourrait appeler la « psychogenèse » – à savoir l’évolution des comportements au cours de l’Histoire, mais aussi dans notre monde actuel. On a vu en effet que ces modes de parentalié coexistent autour de nous et – j’aimerais ajouter – en nous. Cela nous parle de nos difficultés à nous libérer de comportements transmis au fil des générations – encore actifs dans nos familles. Cela nous parle des entraves qui ont été mises sur le chemin de notre réalisation. J’aimerais donc poursuivre avec l’analyse d’une personnalité contemporaine, de son héritage familial et de son rôle dans le monde actuel.

Image 5 : Une psychobiographie contemporaine

Voici la photographie d’une famille singulière à plus d’un titre. Une femme blanche, un Asiatique, un enfant noir, métis plus précisément.  La mère, Stanley Ann Dunham, est une Américaine, fille unique de ses parents, née au Kansas en 1942. Elle porte le même prénom que son père – Stanley – parce que ce dernier voulait un garçon. Non-conformiste comme ses parents, elle sera mère d’un petit garçon, à dix-huit ans, et va devenir anthropologue.  Le père est un étudiant en géographie d’origine javanaise, Lolo Soetoro. Le couple s’est rencontré à l’université d’Hawaï où l’un et l’autre étudiaient dans les années 1960. Ils se marient, puis partent pour l’Indonésie où ils auront une petite fille, Maya, née en 1970.  Pour le quatrième personnage, c’est un peu plus compliqué. C’est bien le fils de Stanley Ann, âgé de neuf ans à la naissance de sa demi-sœur Maya. Mais son père biologique d’origine africaine n’est pas sur la photo. Barack Hussein Obama sera le 44e président des États-Unis.  Pour avoir une idée de ses premières années, revenons un peu en arrière. Sa future mère Stanley Ann vient d’entrer à l’université d’Hawaï lorsqu’elle rencontre un étudiant kenyan de vingt-quatre ans, du nom de Barack Obama. C’est le premier Africain à fréquenter l’institution dans le cadre d’un programme de coopération. La jeune femme, mineure à l’époque, est séduite par ses charmes et tombe enceinte. D’abord réticents, les parents consentent à leur mariage et le 4 août 1961, leur fils naît à Honolulu auquel Barack donne son prénom. Son second prénom, Hussein, est celui de son grand-père paternel, Hussein Onyango, un membre de la tribu des Luos converti à l’islam. Mais coup de théâtre ! En septembre, Stanley Ann quitte Hawaï pour Seattle, une ville située à 4000 kilomètres de distance, en emmenant son bébé de six semaines. Elle vient d’apprendre que son mari a une autre femme au Kenya, ainsi que deux enfants – et une réputation de séducteur. Héritier d’une culture polygame, il a pris une seconde épouse sans informer les Dunham de sa situation. Stanley Ann va poursuivre ses études en mère célibataire, tout en s’occupant comme elle peut du jeune Barry. Barack père partira pour Harvard sans avoir revu son fils.

Image 5 : Barack Obama et son père

Rappelons qu’à l’époque, les mariages interraciaux étaient considérés comme un crime dans la moitié des États de l’Union. Vu les circonstances entourant sa naissance, le fait d’être le bébé noir d’une femme blanche a sans doute compliqué l’établissement du lien maternel. Stanley Anna ne révéla jamais à son fils pourquoi elle dut mettre une telle distance entre elle et son mari. Elle construisit plutôt un mythe autour de Barack père, le présentant à son fils comme un visionnaire légataire de nobles traditions. Ce mensonge empêchera l’enfant de ressentir la colère d’avoir été abandonné par lui.  Il va donc ravaler cette colère et chercher la reconnaisance d’autres figures paternelles, de grands leaders noirs par exemple  Barry ne reverra son père qu’une seule fois lors des fêtes de Noël, en 1971. On les voit ici à son arrivée à l’aéroport. Dans l’intervalle, Obama père a dû quitter Harvard à cause de son obsession pour le sexe et l’alcool – et rentrer prématurément au Kenya. Il abusera d’un troisième épouse, frappera ses enfants et sombrera dans l’alcool. À l’occasion de cette visite de Noël 1971, il va gâcher la fête en se montrant autoritaire avec son fils. Le jeune Barry écrira dans ses mémoires : « Je le vis tel qu’il était : un mensonge. Et je me mis à compter les jours qui nous séparaient du départ de mon père et du moment où tout redeviendrait normal. »

Barry doit s’attacher à un père de substitution, Lolo Soetoro, le nouveau partenaire de sa mère ici avec sa demi-sœur Maya. Ils vont se retrouver dans la capitale indonésienne, juste après la chute du leader tier-mondiste Soekarno. C’est là qu’il fréquente une école publique où il est confronté au racisme et à l’intolérance d’une société majoritairement musulmane. Un jour, ses camarades l’attachent à un arbre, une autre fois, ils l’enferment dans les toilettes pour s’amuser. Son beau-père lui apprend à se défendre et l’entraîne à la boxe. C’est un ancien militaire qui lui dit : « Il vaut mieux être fort ou pactiser avec plus fort que toi. » Mais en 1971, Barry doit rompre avec cette figure paternelle et rentrer à Honolulu où il vivra seul avec ses grands-parents.  On se demandera quelles répercussions ces abandons successifs vont avoir sur la personnalité du futur président. Mais voyons tout d’abord le côté maternel.

Image 6 : Une mère jeune et irresponsable ?

J’ai dit que Stanley Ann Dunham avait dû fuir Hawaï, à l’âge de dix-huit ans – avec son bébé de six semaines. D’après le témoignage d’une amie, elle était dégoûtée à l’idée de changer une couche et rien n’indique qu’elle ait allaité son enfant. Parlant de sa mère, Obama a souvent fait état d’une femme forte, assez obstinée pour élever seule ses deux enfants et terminer sa thèse d’anthropologie à 50 ans. La réalité est sans doute plus douloureuse.  On sait par exemple que Stanley Ann fessait son fils lorsqu’il ne terminait pas ses devoirs. Elle le confiait à sa mère lorsqu’elle partait pour de longues enquêtes en Indonésie et dès l’âge de dix ans, Barry a essentiellement été élevé par elle. « S’il n’y avait pas eu mes grands-parents pour assurer un filet de sécurité financière, confiera Obama à une biographe, nos jeunes années auraient pu être plus chaotiques qu’elles ne l’ont été ».  Il parle au contraire de sa grand-mère comme d’une femme organisée, une référence stable. Élevée dans l’Amérique profonde par de stricts méthodistes, ouvrière puis employée de banque, elle a gravi tous les échelons de la Bank of Hawaii dont elle sera la première vice-présidente dès 1970. « Elle était tout le contraire d’une rêveuse, » dira Obama avec reconnaissance. Sa grand-mère va donc avoir sur lui une influence conservatrice – et cela d’autant plus qu’elle compense une souffrance d’abandon. Cette influence explique sans doute pourquoi le président Obama se montrera plus proche du « pouvoir blanc » – les milieux financiers par exemple – que ne laisserait supposer la couleur de sa peau. Alors comment cet héritage familial va-t-il jouer dans la dynamique collective qui conduira Obama à la présidence ?Dans quelle mesure a-t-il contribué à son élection en 2008 ? Quels schémas de comportements hérités de l’enfance ont affecté ses décisions de président ? Expliquent-il en partie ses échecs ?

Image 8 : Remises en scène traumatiques

Pour le comprendre, je dois introduire la notion de rejouement collectif. Dans un premier temps, il consiste pour un groupe donné et à une époque donnée, à projeter ses attentes sur un dirigeant, à lui confier en quelque sorte son destin. En termes psychologiques, nous dirions qu’il y a transfert en direction d’une figure parentale. Ces attentes sont souvent contradictoires. Dans un deuxième temps, interviennent les remises en scène qui vont mettre en évidence la problématique collective du groupe en question.  Qu’en est-il d’Obama ? On a vu qu’il était le produit de deux héritages culturels très différents. Il a déployé d’étonnantes capacités d’adaptation – mais au prix d’une dissociation de sa personnalité. C’est un rassembleur, un très bon orateur qui sait fabriquer du rêve – comme sa mère le faisait en parlant de son père. Son slogan « Yes we can ! » parle à une Amérique divisée après les années Bush, c’est un message d’espoir que les gens attendaient. Il promet de sortir le pays de la guerre, de fermer la prison de Guantánamo, de redonner à l’Amérique le sens de son unité. La manière dont il joue – sans doute inconsciemment – avec les différences facettes de son moi dissocié favorise tous les fantasmes. Obama est « blanc » avec les Blancs, « noir » avec les Noirs, « musulman » avec les musulmans, « chrétien » avec les chrétiens.  Mais voilà : Obama a une histoire qui l’a conduit à mettre en œuvre des mécanismes d’adaptation particuliers.

Vous voyez derrière lui le tableau des modes de parentalité de tout-à-l’heure et leur influence en terme de personnalité.  Son père était un narcissique issu d’une culture animiste – une personnalité très éruptive. Son propre père Onyango battait ses nombreuses femmes et faillit égorger rituellement celle qui devait lui donner naissance. On a parlé du sentiment d’abandon qu’a vécu le jeune Barry face à ce père absent et violent.  Un seconde influence est bien sûr celle de sa mère qui, elle aussi, l’a abandonné fréquemment pour se consacrer à ses études et à ses travaux en Indonésie. Elle porte un regard ambivalent sur ce fils métis dont le père l’a trahie : tantôt elle l’idolâtre, tantôt elle le frappe et le met à distance. Nous verrons qu’Obama va rejouer cet abandon avec ses partisans – trahis par son manque de détermination à soutenir les pauvres et les familles par exemple.  Lolo, son beau-père indonésien, est celui qui lui apprit à se battre dans le milieu hostile de Djakarta où Barry fut victime de discrimination et de violences. Il lui lègue une forme d’allégeance au pouvoir : « Soit fort ou pactise avec plus fort que toi. »  Enfin sa grand-mère Madelyn qui fut son principal repère tout au long de son enfance et qui a largement financé sa formation. Banquière et femme de tête, elle lui transmet ce sens de la prudence et du labeur typique du Middle West américain. Sans oublier les appuis innombrables que le jeune Obama a trouvé sur son chemin, des gens qui ont sincèrement cru en lui et qui lui ont témoigné de leur confiance. Ces personnalités sont cloisonnées – c’est-à-dire qu’il n’y a pas de communication entre elles. C’est le propre de la dissociation. Comment vont-elles se manifester dans quelques grands moments de sa présidence au travers de remises en scène ? Vous avez peut-être été surpris de la détermination avec laquelle le président Obama a conduit l’élimination de Ben Laden en mai 2011. Il n’a jamais été question de le faire prisonnier et de le juger. Inconsciemment, Obama réglait-il un compte avec son père ? Comme l’enfant dans le premier mode de parentalité, Ben Laden est associé au diable, alors on le tue. Une seconde mise en scène est son rapport ambivalent à la pauvreté. Il dit vouloir aider les plus démunis, mais c’est le contraire qui se produit. Il y a une forme de martyre caractéristique d’un mode de parentalité où l’enfant est abandonné à son sort.

D’après les chiffres officiels, il y a 50% de plus de pauvres aux États-Unis qu’au début de la présidence d’Obama. En Californie, l’État le plus riche de l’Union, près d’une personne sur quatre vit en-dessous du seuil de pauvreté. Or en 2011, Obama a fait violemment réprimer le mouvement Occupy Wall Street qui s’indignait contre les inégalités. Au Moyen-Orient, Obama a poursuivi la politique punitive de George Bush. En bon soldat, si je puis dire, il a donné carte blanche à la CIA pour faire usage de drones contre les ennemis de l’Amérique. Lors de la crise financière, il a sauvé les banques et les grands établissements de Wall Street. Le total des prêts qui leur ont été consenti a été supérieur à la moitié du Produit intérieur brut du pays, soit près de $ 8'000 milliards. Reste l’Obamacare, la courageuse réforme de l’assurance maladie mise en œuvre par Obama. L’opposition qu’elle suscite montre que les Américains ont de la peine à concevoir une relation d’aide – sans doute parce qu’ils ne l’ont jamais vraiment vécue auprès de leurs parents.

Image 9 : Le sens ? C’est la conscience !

J’ai pris l’exemple de Barack Obama pour montrer les conséquences de la gestion des traumatismes éducatifs sur la conscience de l’enfant – tant pour l’individu que pour le groupe. Nous aurions pu parler de George Bush, comme je l’ai fait dans mon livre Au Nom du Père – ou encore de chacun d’entre nous. Ce qui me paraît important de retenir, c’est que l’enfant naît conscient – dans le sens où il est guidé vers ses besoins par sa sensibilité. Quand son développement est entravé, il manifeste ce qui fait obstacle à son épanouissement. Il le manifeste d’abord à ses parents – par des pleurs, de la colère – puis s’adapte pour survivre. Il y a un phénomène de dissociation intrapsychique aujourd’hui bien étudié par les neurosciences. La personne est désormais porteuse d’une problématique qui découle de celle de ses parents – mais n’en est pas la réplique exacte. On a vu que celle-ci dépendait aussi des dynamiques historiques dans lesquelles les enfants ont grandi. Cette problématique se manifeste sous la forme de schémas de comportement qui résultent de souffrances non résolues.

Si ces souffrances étaient accueillies et résolues, le schéma de comportement qui leur est associé n’aurait plus de raison d’être. Il en résulte que le sens d’un schéma de comportement réside dans sa possible résolution. Ce qui conduit à postuler l’existence chez l’être humain d’un processus de guérison du psychisme – comme il existe un processus de guérison du corps physique. Nous remettons en scène nos souffrances pour nous donner la possibilité de nous en libérer grâce à notre conscience réflexive. Ce processus nous conduit à reconnaître dans vécu traumatique de l’enfant le sens du comportement névrotique de l’adulte. Alors que faire ? Remettre en cause nos conditionnements éducatifs, certainement. Mais dans quel cadre et de quelle manière ?

J’ai parlé tout-à-l’heure d’un sixième mode de parentalité que l’on pourrait qualifier de « positive ». Plutôt que projeter nos peurs sur nos enfants, nous avons la possibilité d’être à l’écoute de leurs besoins. Plutôt que les utiliser comme des parents de substitution – un mode relationnel inversé dans lequel ce sont les parents qui demandent à leurs enfants de les comprendre et de les soutenir – nous pouvons être les référents adultes dont ils ont besoin. Plutôt que chercher à les éduquer pour qu’ils correspondent à nos attentes, nous pouvons les aider dans leur propre cheminement. Évidemment, tout cela ne va pas sans un certain travail sur soi – un travail certain dirons-nous ! Mais lequel ?

Si nos schémas de comportement résultent d’une adaptation à une problématique familiale, il paraît nécessaire d’en préciser les contours, de reconnaître comment cette problématique se manifeste en nous. Cela passe par la reconnaissance de notre vécu d’enfant – mais aussi de la manière dont nous pouvons accompagner le processus de guérison psychique dont j’ai parlé à l’instant. Autrement dit de reconnaître l’action de la conscience derrière nos mises en scène quotidiennes – qui sont autant de révélateurs de nos problématiques familiales. Sur un plan collectif, nos contemporains ont besoin d’être mieux informés des conséquences des maltraitance périnatales, des violences et humiliations ordinaires que subissent enfants et adolescents au nom de l’éducation. Nous pouvons certainement les aider en cela, en poursuivant le travail de sensibilisation qui nous réunit ici. C’est en tous cas une première piste. Je vous propose donc de passer aux questions et à la discussion. Ensuite, après une courte pause, nous entamerons la partie pratique de cet atelier. Je vous remercie.

© M. A. Cotton 2015 / www.regardconscient.net