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Entre Alice Miller et son fils Martin,
une relation dramatique

par Marc-André Cotton


Résumé : Le témoignage du fils d’Alice Miller éclaire les zones d’ombre de la biographie de l’illustre psychothérapeute. Sans toujours rendre justice à la portée de son héritage.

Publié en langue allemande en 2013[1], le livre de Martin Miller explore « la tragédie » vécue par la jeune Alice Miller – une figure aujourd’hui reconnue pour son engagement en faveur des enfants – autant que les blessures intimes de son auteur. Le fils aîné de celle qui fustigea le déni de la psychanalyse à l’endroit de la violence parentale se donne en effet pour projet de révéler les défaillances de sa propre mère envers lui, tout en mettant au jour l’impact des traumatismes de la guerre sur leur douloureuse relation. Non dénué de colère et d’amertume, mais avec le recul d’un travail thérapeutique manifeste, cet ouvrage offre une perspective émouvante sur la transmission intergénérationnelle de la souffrance dont Alice Miller a si justement décrit les mécanismes.


« Un mur de silence »

La tragédie personnelle de Martin Miller, affirme-t-il, est de ne pas avoir pu établir de rapport émotionnel avec ses parents, ce qu’il explique aujourd’hui par le « secret » dont ces derniers entourèrent leur histoire – particulièrement celle des années de guerre. Il dénonce « l’inversion de la relation parents-enfants », fréquente chez les survivants de l’holocauste, dans laquelle les adultes recourent au soutien émotionnel de leurs enfants, et contribuent ainsi à « la transmission du traumatisme refoulé de la persécution[2] ». À la mort de sa mère, survenue en avril 2010, Martin entreprend de reconstituer son chemin de vie, renouant notamment avec les cousines d’Alice Miller établies aux États-Unis. Si la valeur des travaux de l’infatigable avocate de l’enfance ne sera pas remise en cause à ses yeux, l’auteur en déduira que la dissociation psychique fut probablement, pour elle aussi, la seule manière de tenir son passé à distance.

Alice Miller est née Alicija Englard, au sein d’une famille juive orthodoxe établie à Piotrków-Trybunalski (Pologne), le 12 janvier 1923. Mais jusqu’à son mariage avec Andrzej Miller, un étudiant catholique rencontré après la guerre à l’université de Łódź, elle se fit appeler Rostovska. Comme le découvrit tardivement Martin, elle adopta ce patronyme en 1940, après s’être échappée du ghetto de Piotrków pour séjourner clandestinement dans la partie « aryenne » de Varsovie, alors occupée par les nazis. « Je devais toujours me dire que je ne pouvais plus être juive mais polonaise, lui confiera-t-elle. Pour survivre, je devais changer mon nom et prendre une identité polonaise[3]. » Alice réussit à sauver certains membres de sa famille en leur procurant de faux passeports, mais conservera toute sa vie la terreur d’être trahie et déportée. Ayant érigé « un mur de silence » autour de ce vécu traumatisant, elle vivra la curiosité naturelle de son fils comme une nouvelle forme de harcèlement.

L’auteur montre en effet que les remontées émotionnelles de sa mère – séquelles inévitables des traumatismes dont elle ne s’est que partiellement libérée – ont sans cesse fait obstacle à l’épanouissement de leur relation, au point d’enfermer le jeune Martin dans un rôle de persécuteur. À leur manière, c’est aussi ce qu’ont dû ressentir certains proches d’Alice Miller qui, comme le psychanalyste Jeffrey Masson, ne comprirent pas pourquoi ils se retrouvèrent soudainement « sur la longue liste des gens qui l’avaient abusée[4] ». Au reste et comme l’écrit Miller elle-même, n’est-ce pas le sort que les adultes réservent habituellement à l’enfant, lorsque sa spontanéité met en cause leur structure de pensée ? Le témoignage du fils confirme alors douloureusement la pertinence des théories maternelles.


Un carcan religieux

Les pages que l’ouvrage consacre à la prime enfance d’Alicija sont tout aussi édifiantes : le lecteur y trouve les traces d’une violence familiale occultée, matrice précoce des comportements qu’elle répétera avec son fils longtemps plus tard. Martin a obtenu ces renseignements par ses parentes américaines et cède ici à une certaine complaisance, rapportant par exemple sans nuance qu’Alicija « a connu une bonne enfance, [car] elle obtenait toujours tout ce qu’elle voulait[5] ». L’auteur se dit troublé que sa mère l’ait détourné de ses racines juives, mais peine à comprendre pourquoi elle l’a fait et se refuse à mettre en cause le carcan religieux contre lequel elle s’est rebellée dès son plus jeune âge.

On découvre pourtant qu’Abraham Dov Englard, le grand-père d’Alicija, était un rabbin hassidique et que son second fils Meylech – lui aussi « très religieux » – n’osa pas désobéir lorsque celui-ci lui imposa une épouse « froide et impassible[6] ». Première née de ce mariage dépourvu d’affection, Alicija allait incarner la révolte que ses parents n’osaient pas exprimer face aux règles qui leur étaient imposées. Sachant que son grand-père administrait un centre d’études talmudiques à Piotrków[7], il lui fallut sans doute beaucoup de détermination pour obtenir d’être inscrite à l’école publique polonaise – contrairement à sa sœur cadette qui fut contrainte de fréquenter une école juive.

C’est auprès de sa tante Ala, la sœur cadette de Meylech, et de son mari Bunio qu’Alicija devait trouver les « témoins secourables » dont elle montrera l’importance dans son œuvre ultérieure. Le jeune couple avait une conception plus libérale du judaïsme et s’était assimilé à la société polonaise – un monde moins corseté qui semblait fasciner la fillette. Lorsqu’elle se  disputait avec ses parents, Alicija venait se réfugier auprès d’Ala où elle se ressourçait. Livrée aux punitions de sa mère et affligée par l’impuissance de son père, elle répondait par le retrait aux réprimandes qui lui étaient faites, de sorte qu’on l’a jugée comme arrogante et méfiante envers autrui. Pour Martin Miller cependant, ce vécu a établi en elle « un jugement subjectif » injustement hostile au judaïsme[8]. Même si l’auteur reconnaît dans ces empreintes le fondement d’un futur positionnement thérapeutique, il lui est difficile d’admettre que la réactivité de sa mère à l’autoritarisme de son environnement familial ne lui était pas singulière, mais relevait d’une force vitale propre à l’enfant. Et que c’est en cela que son œuvre touche à l’universel.


Les rejouements maternels

La seconde partie du livre nous montre de quelles manières le passé non résolu d’Alice Rostovska va refaire surface dès son envol vers la Suisse où elle émigre en 1946, avec son futur mari, pour y suivre des études de philosophie. Fuyant un pays dévasté par la guerre, la rescapée est stupéfaite par l’opulence qui l’entoure et ne pourra jamais se dégager d’un sentiment d’étrangeté. Son mariage avec Andrzej Miller se révèle destructeur, les jeunes époux n’ayant d’autre perspective que de remettre en scène des souffrances indicibles. « La maison des Miller était en permanence le siège de disputes ou d’une tension pesante », écrit leur fils Martin[9].

De son côté, Alice Miller reconnaîtra avoir projeté sur son mari jaloux la sensation d’être constamment surveillée qui l’avait dominée pendant la guerre et notamment à Varsovie, lorsqu’un maître-chanteur la menaça de dénoncer son identité juive à l’occupant allemand[10]. On pourrait ajouter que cette relation malheureuse la renvoyait au drame vécu par ses propres parents, qui consentirent à fonder un foyer sans amour pour ne pas mettre en cause leurs traditions. C’est dans le cercle du Séminaire psychanalytique de Zürich que la jeune thérapeute va trouver une nouvelle famille – comme jadis auprès d’Ala et de Bunio – avant que son esprit indépendant ne l’oppose frontalement aux disciples de l’orthodoxie freudienne, qui finirent par la rejeter.

« Quel étrange et douloureux sentiment de déjà-vu pour ma mère ! », commente Martin Miller en suggérant un parallèle avec le corset de religiosité qui avait assombri son enfance[11]. La psychanalyse n’était plus ce refuge lui permettant d’épanouir son vrai self – une expression découverte en lisant Winnicott –, mais une nouvelle forteresse idéologique et sectaire de laquelle elle entreprit de s’échapper. D’autres précurseurs comme John Bowlby, qui montra l’importance pour l’enfant du lien émotionnel avec sa mère, devaient finir de la convaincre que les troubles psychiques résultent d’expériences traumatisantes vécues dans l’enfance et ne sont pas les reliquats de conflits sexuels non résolus, comme l’affirmait Freud.


Des parents indignes

Mais ces prises de conscience interviennent tardivement dans la vie d’Alice Miller, tout au moins pour Martin qui a déjà près de trente ans quand celle-ci écrit Le Drame de l’enfant doué (1979). Elles ne l’ont pas empêchée de reproduire sur ses jeunes enfants les schémas de comportement qui l’ont fait tant souffrir dans son enfance, en particulier ceux d’une mère « froide et impassible » à laquelle elle ne voulait surtout pas ressembler[12]. De ce point de vue, la lecture des pages que Bowlby consacre à l’attachement maternel fera office de douloureux révélateur, nous dit Martin, qui rapporte en détail les multiples abandons auxquels il fut soumis. Aux besoins d’un nourrisson qui semblaient lui dicter sa conduite – ce que la jeune mère abhorrait –, Alice répondait en effet par une cruelle mise à distance.

Né en 1950, l’enfant fut placé quinze jours en nourrice, puis passa les six premiers mois de sa vie chez Ala, Bunio et leur fille Irenka. « Mes parents restèrent pour moi des étrangers », confie Martin[13]. À la naissance de sa sœur trisomique six ans plus tard, il souffrait d’énurésie et séjourna deux ans dans un home d’enfants sans contact avec sa famille. Dans les années suivantes, les employés de maison lui servirent de substituts parentaux – un personnel dont sa mère changeait fréquemment afin que les enfants ne s’y attachent pas. On peut imaginer l’impact de ces ruptures relationnelles sur le développement psycho-affectif du jeune Martin et l’auteur s’en confie avec pudeur, en insistant sur ses difficultés scolaires.

Au désespoir occasionné par ces négligeances s’ajoutait la souffrance d’être livré à la violence du père, un homme imprévisible que sa mère laissait faire. Outre les coups et les humiliations, Andrzej Miller a soumis son fils à des contrôles intimes en l’obligeant à se laver le matin avec lui – sans susciter la réprobation maternelle. « Avais-tu peur de devoir me protéger de mon père quand il organisait ce supplice imposé ? Que pensais-tu alors qu’il se moquait de moi à table tous les midis et qu’il me coupait la parole ? », demandera Martin à sa mère dans une lettre virulente datant de 1994[14]. Il va revivre une mise en scène de cette trahison dans le cadre d’un suivi thérapeutique non désiré qu’Alice Miller supervisera à l’insu de son fils et qui se terminera par un procès. L’intensité du sentiment de persécution qui le submerge alors mettra un terme définitif à leur relation.


« L’importance de son œuvre reste intacte »

Le témoignage de Martin Miller tient parfois du règlement de compte et les détracteurs d’Alice Miller ne manqueront pas d’y voir un démenti de la valeur de ses travaux sur l’enfance. Si l’on comprend que le fils montre peu d’empathie pour celle qui a trop longtemps ignoré ses besoins, il est pourtant regrettable que l’auteur – devenu psychothérapeute à son tour – ne parvienne pas à partager la détresse que la petite Alicija vécut dans la solitude au sein de sa propre famille[15]. Martin s’applique au contraire à idéaliser l’héritage culturel que sa mère a rejeté, comme si lui aussi voulait se rebâtir un foyer. De ce point de vue, son insistance à imputer les négligences maternelles aux seuls traumatismes de la guerre suggère une forme de dissociation[16].

Il lui est également difficile de mettre en cause la responsabilité de son père dans la problématique familiale et avec elle, celle de ses ascendants masculins. S’il consacre quelques pages aux brutalités paternelles, le concept analytique d’identification à l’agresseur semble par exemple ne pas le concerner[17]. Martin parle également avec emphase de son aïeul Abraham Dov Englard, mais il feint d’ignorer les conséquences psychiques des règles religieuses que celui-ci dictait à ses enfants. Son second fils Meylech, le père d’Alice Miller, « ne voulait et ne pouvait pas s’imposer. Tout en souffrant de la tutelle parentale, il se taisait et se soumettait à son destin[18] ». Il est mort au ghetto de Piotrków, nous dit Martin Miller, parce qu’il « n’a pas renoncé à son identité juive, même pour survivre[19] » – contrairement à sa fille. Ainsi l’on se demande si l’auteur est conscient qu’il doit sa propre existence à la « trahison » de sa future mère envers le judaïsme, puisque celle-ci fut l’expression de son désir de vie.

En fin de compte, Martin Miller reconnaît que « l’importance de [l’œuvre d’Alice Miller] reste intacte[20] » – mais seulement ses trois premiers livres. Les suivants, ainsi que ses conseils thérapeutiques par Internet, relevant selon lui de la « spéculation ». Cette réserve se comprend si l’on garde à l’esprit que ces premières années d’écriture furent aussi parmi les plus heureuses de la vie de Martin. Ce dernier avait presque atteint la trentaine et fut le témoin d’une transformation radicale : « Ma mère me parlait de ses pensées et je la découvris sous un tout autre jour : passionnée, ouverte, abordable, détendue[21]. » Libérée d’un mariage malheureux, elle s’affirmait face à l’orthodoxie de la psychanalyse et intégrait son fils dans ce projet – ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant[22]. Une proximité qui raviverait bientôt chez lui le manque terrible d’une mère disponible et aimante.

Marc-André Cotton

© M. A. Cotton 2015 / www.regardconscient.net


[1] Martin Miller, Das wahre “Drama des begabten Kindes”. Die Tragödie Alice Millers. Wie verdrängte Kriegstraumata in der Familie wirken, Kreutz Verlag, 2013. L’ouvrage utilisé ici est la traduction française, Le vrai “drame de l’enfant doué”. La tragédie d’Alice Miller. L’effet des traumatismes de guerre dans la famille, Presses universitaires de France, 2014.

[2] Ibid., p. 18.

[3] Ibid., p. 50.

[4] Jeffrey Masson s’en explique dans son commentaire de l’article de Daphne Merkin, Private Drama. Alice Miller was an authority on childhood trauma, but she stayed mum about her own, Tablet, 4.5.2010, http://tabletmag.com/jewish-arts-and-culture/books/32682/high-drama.

[5] Irenka Taurek, cité par Martin Miller, op. cit., p. 41.

[6] D’après une cousine d’Alicija, citée par Martin Miller, ibid., pp. 37-38.

[7] Il s’agit de la yechivah Keter Torah, lire Shimshon Maimon, The Radomsk Chassidic House, in Ben Giladi, A Tale of One City, Piotrków Tribunalski (Poland), Shengold Publishers, 1991, http://www.jewishgen.org/yizkor/Piotrkow/pit098.html.

[8] Martin Miller, op. cit., p. 45.

[9] Ibid., p. 72.

[10] Ibid., p. 78.

[11] Ibid., p. 96.

[12] Les qualificatifs sont ceux d’une cousine d’Alice, citée par Martin Miller, ibid., p. 39. Dans une lettre à son fils datée du 22 novembre 1987, Alice Miller décrit une mère cruelle qui a détruit la vie de ses deux enfants sans la moindre mauvaise conscience. « Pourtant, je portais en moi cette vérité, je la pressentais, et toute ma vie j’ai cherché des moyens qui m’auraient aidée à lever le refoulement. » Citée par Martin Miller, ibid., pp. 9-10.

[13] Ibid., p. 124.

[14] Lettre du 6 janvier 1994, ibid., p. 131.

[15] Martin Miller se considère avant tout comme une victime de sa mère et ne peut sans doute pas éprouver cette compassion envers elle : « J’ai longtemps été consterné et même en colère […] de voir à quel point sa propre vie contredisait sa vision des choses. Mais je n’étais pas son thérapeute ; je suis son fils. » Ibid., p. 114.

[16] Il écrit par exemple, page 21 : « Aujourd’hui, je suis persuadé que l’incapacité d’Alice Miller à être pour moi une mère aimante est due au traumatisme solidement refermé des années de persécution de 1939 à 1945. »

[17] Martin se défend de manifester certaines des caractéristiques de ce père détesté, page 146 : Quand [ma mère] m’a reproché de lui ressembler de plus en plus, j’entends aujourd’hui qu’elle identifiait de nouveau mon père à ce maître-chanteur de l’époque de la persécution. Dans ses attaques, elle m’identifiait donc à ce nazi persécuteur. »

[18] D’après une cousine d’Alice Miller, ibid., p. 37.

[19] Ibid., p. 144.

[20] Ibid., p. 151. Dans son prologue, il écrit également : « La valeur des écrits de ma mère et la portée de sa théorie – cela est aussi très important pour moi – ne sont pas remis en question par son comportement envers moi. » Ibid., p. 24. On rajoutera qu’il en est même une douloureuse confirmation.

[21] Ibid., p. 106.

[22] Le ressentiment de n’avoir pu poursuivre ce partage avec elle transparaît lorsque Martin Miller écrit, page 87 : « [Dans son œuvre ultérieure] ma mère préférait analyser des artistes, des poètes et des penseurs post mortem plutôt que d’éprouver sa théorie sur des personnes réelles dans un dialogue direct. »