Le processus de libération a ses propres lois

par Sylvie Vermeulen

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 7 (décembre 2002)


Résumé : La conscience innée de l’enfant est un guide pour l’adulte, enfermé dans sa souffrance. Mais ce cadeau est le plus souvent méprisé, humilié. Réflexion.

Je pars d’une certitude longtemps éprouvée par moi-même dans ma relation à mes enfants et dans ma présence attentive aux interactions entre enfants et parents : la conscience est présente chez l’enfant. Elle est innée et réflexive. Elle ne se développe pas, ne s’invente pas, ne se crée pas, ne s’instruit pas, elle se réfléchit et c’est ainsi que nous nous réalisons dans toutes nos dimensions d’être humain.

 

L’enfant est un maître

L’enfant est doté de cette conscience qui semble souvent échapper aux adultes. Il ne loupe jamais ses « retours », que ceux-ci soient émotionnels, physiques ou verbaux. Pour ses parents, c’est un maître qui ignore totalement son état de maître tellement son expression lui est naturelle. L’adulte qui ne comprend plus ce qu’il vit, refuse d’ouvrir les yeux en se retournant contre son enfant. Il fuit ainsi le moment primordial de l’accueil de ses émotions, de l’accueil de la réduction dans laquelle il a toujours vécu. Il fuit le moment pourtant espéré d’une remise en cause salvatrice de ses rejouements compulsifs, de ceux de ses parents et de ceux de ses contemporains.

 

Par amour pour ses parents, l’enfant reflète leur enfermement. S’il n’est pas entendu,
si son retour est humilié par l’inconscience des adultes, il finira par s’identifier à ce reflet.


Un exemple. J’ai souvent vu de très jeunes enfants répéter malgré la réprobation parentale : « Pipi, caca, caca, pipi, pipi, pipi, caca ? » Dans cette situation, la vitalité de l’enfant est encore surprenante. Il est pourtant généralement menacé par l’adulte. Il regarde, il rit, il sent que la colère va se retourner contre lui mais il continue jusqu’à un certain moment déterminé par l’histoire de chacun.

 

Lâcher prise

Que fait l’enfant ? Il est difficile pour l’adulte de ne pas plaquer sur cette scène le parent qu’il a lui-même subi. Sa tension augmente comme celle qui, dans son enfance, anima son propre parent. Il ou elle se sent humilié(e) d’être le père, la mère d’un fils ou d’une fille aussi bête, crétin(e), débile, et j’en passe. Il faut que cela cesse et vite, surtout s’il y a des témoins. Le parent veut alors se montrer intelligent, il menace l’enfant de l’enfermer dans les toilettes : « Là, au moins, tu serais à ta place. » Le parent fait porter à l’enfant son aveuglement, mais à aucun moment il n’accueille la richesse de ce qu’il vit et c’est bien dommage pour tout le monde.

La vie que représente magnifiquement l’enfant, propose aux parents de libérer cette tension qui envahit la maison et qui les empêche tous d’être bien ensemble. Il propose à ses parents de lâcher prise et de prendre conscience qu’ils sont entièrement préoccupés par des années de mensonges relationnels et qu’ils n’ont plus aucune disponibilité pour être avec, c’est-à-dire être présents, conscients et aimants.

 

L’enfant devient une corvée

Si l’enfant n’a pas été accueilli dans la connaissance de ses dimensions humaines, ses élans, ses joies, ses sourires sont consommés par l’inconscience parentale et sa vérité, sa perspicacité, ses émotions seront impitoyablement humiliées et persécutées. Il devient alors rapidement une corvée, un poids dont il faut se partager la charge : Maman, j’ai envie de faire pipi, Maman, j’ai envie de faire caca, Quoi encore ! Ah merde, il a encore fait caca, Arrête-toi, il faut changer le petit! La tension monte, pas moyen d’y échapper : pipi, caca, j’ai soif, j’ai faim...

Nous avons créé un monde intérieur et un monde extérieur qui ordonnent, hiérarchisent et supervisent la nature humaine, mais nous ne connaissons pas les lois qui régissent les conséquences de cette monstruosité. Malgré cela, nous prétendons pouvoir et même vouloir accéder à la Liberté. Mais de quelle liberté s’agit-il ? Nous n’avons aucune possibilité de penser librement vis-à-vis de nos propres parents ni de nos éducateurs.

 

La loi du refoulé

Pour se libérer d’une telle folie, il nous faut d’abord reconnaître notre souffrance, sa force active, en reprenant contact avec notre véritable nature, comme une mère attentionnée accueillerait et écouterait tout naturellement son enfant lorsqu’il a besoin de partager avec elle son désarroi. Il nous faut connaître les causes de notre souffrance, la motivation qui impose son refoulement, les conséquences de ce dernier et les lois qui régissent le refoulé et sa libération. Tout comme il faut connaître les lois humaines qui déterminent notre structure sociale et politique pour en changer, car l’Homme n’agit jamais sans raison et tout ce qui détermine ses paroles et ses actes doit être connu.

Les parents, complètement envahis par leur problématique, finissent par ne plus pouvoir considérer leur enfant autrement que comme une bouche à nourrir, un cul à torcher et pour le summum du déni comme une exubérance à discipliner et à éduquer. Le bébé vit comme un supplice le fait de ne pas être reconnu comme l’incarnation d’une conscience sensible, présente, aimante, entièrement disponible au présent. Reconnaître cette souffrance que nous avons tous vécue est primordial pour comprendre ce qu’aveuglement veut dire.

 

Handicap relationnel

Essayez d’imaginer ce que pourrait vivre un adulte reconnu comme conscient s’il était subitement traité comme un débile, un crétin ou une graine de délinquant par tous les gens qu’il voit, et ceci pendant des années. C’est ce que vivent nos enfants, tous milieux sociaux confondus.

« Pipi, caca, pipi, caca... » était pour mon frère et moi l’expression la plus directe pour exprimer la réduction relationnelle dans laquelle nous étions enfermés par nos parents. Nous savions que nous n’étions pas ce que leur regard et leurs mots prétendaient que nous étions. Et nous savions également qu’ils n’étaient plus les magnifiques représentants de la mère nature, en pleine possession de leur force vitale et de leurs facultés humaines. Non, ils avaient été passés à la moulinette de l’Histoire et nous faisaient subir pratiquement le même sort. Ils nous rendaient fous car c’est terrible de vivre avec des handicapés relationnels qui ne se reconnaissent pas comme tels. C’est terrible d’obéir à l’arbitraire. C’est terrible d’être constamment interprété, jugé et condamné. C’est terrible d’être le jouet d’adultes qui se sentent légitimes de nous imposer des rôles dans leurs rejouements sans aucune conscience de la souffrance qu’ils sont en train d’occasionner en nous, ni ce qu’ils sont en train de faire.



Tabou

Il est de la nature de l’enfant d’honorer la vie. S’il est reconnu dans son essence, accueilli et donc respecté, il honorera naturellement son père et sa mère. L’injonction « Tu honoreras ton père et ta mère » est déloyale. La marque du futur honoreras transforme une vérité en un redoutable sous-entendu, celui par lequel l’enfant ne regarderait pas ses parents comme sacrés pour lui.

Cette manipulation du langage cache une torsion de l’esprit qui fait porter à l’enfant les agissements de l’adulte. C’est ce dernier qui est devenu, à force d’éducation, incapable d’honorer la vie, de s’honorer lui-même et donc d’honorer son prochain. Cette torsion renforce un terrible interdit. Celui de reconnaître et de nommer clairement les causes et les conséquences de ce que l’adulte fait subir à l’enfant et par là-même de ce qu’il a lui-même subi pendant sa propre enfance et son adolescence. L’interdit social est posé dans l’éducation, et le consensus scellé par l’exposition médiatique régulière de cas d’enfants ou d’ados présentés comme des tyrans et soumis à la vindicte populaire en guise d’exorcisme: malheureux boucs-émissaires d’une humanité qui élude ainsi sa quête de vérité.

Parce qu’il refoule sa souffrance, l’adulte ne peut plus honorer son prochain et le respect qu’il prodigue à ses parents est de l’ordre de la soumission de l’esclave qui vit psychologiquement sous la domination et dans la dépendance d’un maître dont il est la propriété.

SV



« Redevenez conscients! » Voilà ce que nous disent nos enfants. Le comportement des mères vis-à-vis de leurs bébés et de leurs jeunes enfants est déterminant pour l’équilibre des adultes et pour celui de l’humanité. Elles portent la responsabilité des dérives lorsque, face aux illusions de bonheur affichées par la société de consommation, elles n’affirment pas l’accueil, la présence effective et la transmission de leur expérience à leurs enfants. L’enfant naissant confronté à une mère indisponible de corps et d’esprit manifeste sa souffrance et sacrifie son présent en le mettant au service du processus de libération qu’il sent agissant chez ses parents. Il en sera toujours ainsi, jusqu’à ce que les mères réalisent la maltraitance qu’elles ont elles-mêmes subie et retrouvent, en elles et entre elles, une harmonie qui leur permette, face à toutes prises de pouvoir, d’affirmer leur indispensable présence auprès de leurs enfants.

Sylvie Vermeulen

© S. Vermeulen – 12.2002 / www.regardconscient.net