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Édito No 23 (mars 2006)

Derrière le décorum suisse

par Marc-André Cotton

Richard Kipling, Statue de Guillaume Tell avec son fils,
Altdorf, canton d'Uri, 1892.


Le département fédéral de la Défense vient d’autoriser l’usage d’avions espions sans pilote pour surveiller la frontière suisse, notamment le long de l’arc jurassien. Équipés de caméras à infrarouges, ces drones devraient faciliter l’interception de véhicules ou d’individus jugés suspects, de jour comme de nuit. Les pouvoirs publics ne voient pas là d’atteinte au respect de la sphère privée et envisagent également d’utiliser des avions espions pour la surveillance des stades de football lors de l’Euro 2008 (1).

La fascination du gouvernement suisse pour l’efficience supposée de ces nouvelles technologies d’espionnage révèle une anxiété refoulée, profondément ancrée dans l’histoire de ce pays. Dans l’imaginaire collectif helvétique, l’opposition aux ingérences de puissances étrangères, symbolisée par le mythe de Guillaume Tell, est une expression singulière de cette anxiété. En réalité, la révolte légendaire du héros contre la hiérarchie impériale manifeste l’interdit de remettre en cause des structures patriarcales sclérosantes, engendrées par le rapport de pouvoir que les parents imposent à leurs enfants (page 3). Ce mode relationnel angoissant est à l’origine de souffrances psychiques endémiques, comme le stress professionnel dont la Suisse détient le triste record européen (page 4).

Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les enfants étaient corvéables à merci et vite attachés au service de l’économie familiale. Particulièrement méprisées, les jeunes filles servaient comme ouvrières ou domestiques. Occultant la somme d’humiliations et de frustrations suscitées par ces dénis routiniers – héritage refoulé des lignées suisses –, parents et éducateurs justifient de « frustrer » à leur tour les enfants de besoins essentiels. Des exigences éducatives non reconnues comme telles forment l’esprit au « consensus » auquel les citoyens ont l’obligation d’adhérer dès leur plus jeune âge (pages 4 et 5). La volonté de conditionner pareillement la vitalité de l’enfant a pour fonction de refouler la terreur d’accueillir simplement l’expression de la conscience spontanée, agissante en chacun.

Il est donc révélateur que Jean Piaget, fondateur de l’épistémologie génétique et précurseur de la psychologie contemporaine, soit suisse. À ses yeux, son parcours de vie n’offrait pas une « garantie d’objectivité » suffisante pour mériter son attention. Il réduisit ses observations à la structure de l’intelligence, sans réaliser qu’il se limitait ainsi à décrire les stratégies d’adaptation que l’enfant déploie face au douloureux déni de sa nature consciente (page 7). Dans son sillage, les psychologues constructivistes posèrent comme naturelles les conditions névrotiques dans lesquelles les enfants doivent grandir. Ils encouragent les mères à devenir de bonnes « éducatrices » plutôt que d’épanouir leur sensibilité aux besoins essentiels de leurs enfants (page 8). Prisonnier de cet engrenage, dont l’enjeu collectif est une adaptation suffisamment conforme aux exigences de l’économie marchande, l’être humain ne peut plus réaliser la conscience.

Marc-André Cotton


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Note :

(1) Pascale Zimmermann, Des drones surveilleront la frontière dès janvier, Tribune de Genève, 12.12.05.


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