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L’origine du mensonge dans la terreur familiale

par Marc-André Cotton

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 15 (avril 2004)


Résumé : Par leurs mensonges, les parents masquent la terreur qu’ils imposent aux enfants, participant ainsi à l’édification d’une certaine forme de structure sociale. En retour, les idéologies politiques ont recours au mensonge pour justifier le rejouement de cette terreur refoulée à l’échelle collective.


Des millions de citoyens américains et sympathisants de par le monde ont prêté foi aux informations tendancieuses fabriquées par la coalition anglo-américaine, à propos, notamment, des armes de destruction massive (ADM) prétendument détenues par l’Irak. La démission de David Kay, responsable de l’Iraq Survey Group supervisant le travail de quelque 1400 inspecteurs américains en Irak, et sa déclaration du 28 janvier au Congrès - certifiant que les dites ADM « n’existent pas » - n’ont pas suffit à modifier la politique étrangère de l’administration Bush. Au contraire, tirant parti de la situation, le président américain a nommé une commission d’enquête qui devrait lui permettre de temporiser jusqu’aux élections de novembre et son secrétaire d’État Colin Powell, en fils fidèle, a affirmé que « l’histoire donnera raison » à l’Amérique (Washington Post, 3.2.04).


Base de terreur

Pourquoi certains mensonges exercent-ils un tel pouvoir de fascination et de persuasion ? D’où vient la complaisance avec laquelle nous tolérons ces mensonges, en dépit de leurs conséquences monstrueuses et destructrices ? En réalisant ce que fut ma propre histoire, je peux me rendre compte de mon attachement à l’image idéalisée que mes parents, particulièrement mon père, m’ont imposée d’eux-mêmes sous la terreur. J’ai dû croire mon père sur parole pour ne pas être confronté à sa violence. J’ai lutté contre lui dans l’espoir qu’il reconnaisse cette dernière. Enfin, j’ai dû accepter ce déni et l’ai exercé compulsivement sur mon entourage et sur mes propres enfants. J’ai rejoué cette base relationnelle avec mes amis et collègues de travail, et j’en vois l’œuvre dans toute la structure sociale.

Le père terrorise l’enfant parce qu’il ne veut pas reconnaître en lui l’existence d’une sensibilité consciente. Il le rend responsable de son vécu refoulé parce qu’il se refuse à remettre en cause les agissements de ses propres parents. Il projette les conséquences de leurs égarements sur les comportements de son enfant, dont il fait le support de ses interprétations mensongères. Dans une réaction de survie, l’enfant se colle alors à son bourreau pour refouler la terreur de voir ses parents réprimer l’expression de sa conscience. Il se construit ainsi une illusion de sécurité sur un sentiment permanent d’insécurité.


Armes de persuasion massive

Le rejouement collectif de cette problématique relationnelle se manifeste aujourd’hui au plan mondial, par exemple dans la lutte que mènent les néo-conservateurs américains pour l’hégémonie planétaire. C’est pourquoi leurs stratégies impliquent l’usage conjoint du mensonge et de la terreur, qui réactivent les citoyens dans une posture d’enfants soumis à l’autoritarisme de leurs pères. Avec la doctrine du Shock and Awe - le « choc et l’effroi » - les idéologues de l’actuelle administration Bush vont donc inconsciemment justifier l’existence de la violence paternelle, désigner les cibles pressenties pour servir d’exutoire à cette violence et confirmer la nécessité d’en faire usage sur ces supports projectifs pour tenter de rassurer le père en maintenant l’ordre social qu’il impose. Dans un contexte où les protagonistes ignorent ce que rejouer veut dire, il paraît alors crédible que l’Irak et d’autres puissances régionales puissent être désignés a priori comme des « états voyous » et que l’administration américaine leur ait attribué le pouvoir de faire usage d’ADM en dépit d’informations certifiant le contraire. Chacun est inconsciemment réactivé par cette logique projective, y retrouvant les éléments du traitement qu’il a lui-même subi en tant qu’enfant.

L’actuel secrétaire adjoint à la Défense Paul Wolfowitz, l’un des plus ardents promoteurs du Shock and Awe, estime par exemple qu’il existe une hiérarchie naturelle entre les hommes, justifiant que ceux qui gouvernent restreignent l’accès à l’information et exploitent la crédulité des gens ordinaires à des fins de pouvoir. Il affirme ainsi clairement au niveau politique la légitimité du rapport relationnel que les pères imposent à leurs enfants. En mai 2003, pressé d’expliquer pourquoi l’administration Bush avait tant insisté sur les ADM supposément détenues par l’Irak, il avait simplement convenu : « Pour des raisons administratives, nous nous sommes focalisés sur un problème, les armes de destruction massive, parce que c’était la seule raison sur laquelle tout le monde pouvait s’entendre. » (1)


« Voyou repenti »

George W. Bush a lui-même intériorisé une problématique familiale fondée sur la terreur et le mensonge. Porté au pouvoir par un réseau de relations de type mafieux, il incarne la figure d’un voyou repenti, transfiguré par sa soumission inconditionnelle au Père céleste. Identifié à cette image, il remet en scène la violence de l’éducation bourgeoise américaine dans ses actions politiques, tant sur le plan national qu’international, en se réclamant de la puissance divine.

Comme la plupart de leurs concitoyens, les parents de l’actuel président ont revendiqué l’usage de la violence éducative, ce qui détermine leurs choix politiques. Dans ses Mémoires, Barbara Bush, mère de George W., exprime par exemple sa gratitude à l’égard du président Harry Truman pour avoir fait usage de la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki : « Aussi affreuses que furent ces bombes, elles sauvèrent beaucoup, beaucoup de vies américaines et japonaises. » À travers son témoignage, on peut voir comment elle a reproduit dans son foyer la violence de son enfance : « Oui, ma mère nous a frappé et plutôt violemment, avec le dos d’une brosse à cheveux ou un cintre de bois. (…) J’ai fessé mes propres enfants, mais pas si durement que ma mère le fit. » Bien qu’elle ne se souvienne pas d’avoir jamais fait quelque chose de méchant, elle estime « avoir mérité [ses] fessées » parce qu’elle suppose « avoir harcelé [sa] mère ou avoir été insolente et boudeuse » (2). Son fils George W., dont le père passait le plus clair de son temps à ses affaires, confirme le schéma maternel : « Côté discipline, ma mère était au premier rang. C’était le sergent… Mon père, lui, fixait plutôt les objectifs et les idéaux, c’est à lui qu’il fallait obéir en fin de compte. » Quant à George H. Bush, il était terrifié par son propre père, Prescott, un banquier autoritaire et écrasant qui exigeait « que l’on porte toujours un chapeau et une cravate pour dîner » (3).


Valeurs familiales

La devise des Bush - « Faith, family and friends » - résume cette hiérarchie de valeurs qui détourne l’enfant de la vérité et finit par l’enfermer dans une structure mensongère. Au sommet se trouve la foi, expression projective d’une posture de soumission à la figure paternelle. La famille impose cette base relationnelle fondée sur l’obéissance et le déni de soi. Les amis forment le tissu social dans lequel cette empreinte intériorisée sera valorisée et remise en scène. Le président américain puise donc ses fameuses « initiatives basées sur la foi » dans son vécu familial refoulé. Que celles-ci soient en réalité fondées sur le rejouement de la violence éducative apparaît chaque jour davantage. En clôturant son récent message sur l’état de l’Union - qualifié par Le Monde de « discours de combat » (22.1.04) -, G. W. Bush répondait à une fillette de dix ans lui demandant ce qu’elle pouvait faire pour sauver son pays : « Tu as aussi des devoirs. Travaille dur à l’école, écoute ta mère ou ton père, aide une personne dans le besoin, et lorsque toi et tes amis voient un homme ou une femme en uniforme, dis “Merci!” » (4) Il encourage ainsi ses concitoyens à faire taire leur conscience pour protéger la figure paternelle de la condamnation collective et espère conserver le pouvoir de recourir au mensonge et à la terreur politiques.

Marc-André Cotton

© M.A. Cotton – 03.2004 / www.regardconscient.net

Notes :

(1) Weapons of Mass Destruction : Who Said What When, http://www.counterpunch.org/wmd05292003.html.

(2) Barbara Bush, A Memoir, Lisa Drew Books, 1994.

(3) George W. Bush, cité par James Hatfield in Le Cartel Bush ou l’itinéraire d’un fils privilégié, éd. Timéli, 2004.

(4) G. W. Bush, State of Union Address, janvier 2004, http://www.whitehouse.gov.