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Traumatisme de la circoncision

par Marc-André Cotton

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 16 (juin 2004)


Résumé : Les mutilations sexuelles infligées aux enfants, le plus souvent justifiées par des considérations religieuses, altèrent leur faculté naturelle à se positionner face aux parents. L’ordre patriarcal qui les impose se garde ainsi de toute remise en cause. C’est pourquoi elles perdurent en dépit des souffrances qu’elles impliquent, tant pour les filles que pour les garçons, et de leurs terribles conséquences sur les générations.


Le terme de circoncision désigne l’ablation d’une partie des organes sexuels, tant masculins que féminins, quelle que soit l’ampleur de cette ablation. En 1995, cédant à des pressions politiques, l’Organisation mondiale pour la santé (OMS) décida de ne plus utiliser ce vocable pour les femmes et de le remplacer par l’expression mutilation sexuelle féminine, réservant le premier aux seuls hommes (1). Cette distinction manifeste l’existence d’un interdit posé sur la mise en cause des pratiques rituelles de mutilation sexuelle masculine, largement pratiquée, dont on estime à tort qu’elle est moins grave que la circoncision féminine, voire bénéfique pour la santé. Le débat occulte le fait que, dans les deux cas, ces pratiques ont pour fonction d’assurer la domination des hommes sur les femmes et sur leurs enfants, par l’impact d’un traumatisme dont la victime sera réduite à gérer toute sa vie les conséquences. L’une d’entre elles, et non des moindres, étant la compulsion à répéter (lire ci-dessous) sur ses propres enfants le rituel subi par soumission à l’ordre paternel.



Répétition

Ce qui nous pousse à remettre en scène les circonstances d’un traumatisme refoulé s’explique par la perspective, toujours potentielle, d’une mise à jour libératrice. Les justifications que l’on se donne pour ne pas accueillir la prise de conscience varient au fil du temps et installent la compulsion à passer à l’acte sur l’enfant.

Au XIXe siècle, sous l’influence des valeurs puritaines victoriennes, la circoncision masculine était préconisée en Occident comme moyen de lutter contre la masturbation et l’excès sexuel. On prétendait ainsi éviter les maladies vénériennes et le cancer du pénis. Au XXe siècle, on prescrivait l’opération comme mesure de prévention contre le phimosis ou l’infection des voies urinaires. Au plan mondial, 650 millions d’hommes seraient circoncis, soit environ un sur cinq.

La clitoridectomie - ou ablation du clitoris - a été pratiquée en Angleterre pour lutter contre l’hystérie, puis connut un essor aux États-Unis à la fin du XIXe siècle. Reprenant des sources occidentales plus que contestables, selon lesquelles les hommes circoncis contracteraient moins le VIH, des médecins arabes ont encore récemment affirmé que, par analogie, la circoncision des filles protégerait contre le sida. Selon l’OMS, au moins 137 millions de femmes seraient circoncises dans le monde.



L’ordre du Père

Dans la langue hébraïque, le terme milah - qui signifie coupure - désigne la circoncision masculine. L’Ancien Testament utilise l’expression berit milah - l’alliance de la coupure - pour consacrer le marché que conclut Yahvé avec Abraham. En échange de l’obligation de circoncire tous les membres de sa communauté, il lui promit la suprématie sur sa descendance : « À toi et à ta race après toi, je donnerai le pays où tu séjourneras, tout le pays de Canaan, en possession à perpétuité, et je serai votre Dieu. » (Gn 17 8) C’est par cette alliance que la Bible distingue les juifs des non-juifs, ces derniers étant qualifiés par le terme péjoratif d’incirconcis. Dans la culture arabe, l’acte de la circoncision tant masculine que féminine s’entendait comme un préalable au mariage. Il est désigné par le terme khatana qui indique le marquage d’un sceau. À son propos, un érudit musulman du XIVe siècle expliquait : « Personne ne nie que l’amputation de cette peau est une désignation de la servitude. »

Le caractère obligatoire de la circoncision masculine chez les juifs et chez les musulmans découle directement de la mutilation qu’Abraham imposa à ses fils et aux hommes de sa tribu, elle-même reprise d’un rituel égyptien (fig. 1). Dans le judaïsme, la milah vaut à elle seule tous les autres commandements et les juifs donnent la priorité à la circoncision au huitième jour sur le respect du sabbat ou l’enterrement d’un parent. Les incirconcis étant considérés comme impurs, les normes juives interdisent de frayer avec eux, de manger leur nourriture ou de leur donner une femme en mariage. Bien que le Coran ne fasse pas mention explicite de la circoncision, elle est considérée comme obligatoire en référence à la sunnah - ou tradition - de Mahomet, la deuxième source du droit musulman. Pour certains auteurs modernes, elle est placée en tête des lois de la nature décrétées par Dieu aux croyants ou aux convertis. Dans l’islam, les défenseurs de la circoncision masculine considèrent ceux qui nient son caractère obligatoire comme des apostats méritant la peine de mort. Quant à la circoncision féminine, elle est considérée par ses promoteurs masculins comme un acte méritoire et purificateur pour la femme car, comme l’exprime l’un d’eux, « elle la garde des penchants qui excitent son instinct sexuel. »

 

Fig. 1 : Une gravure de la tombe de l’architecte royal Ankhmahor (env. 2300 av. J.-C.) montre deux hommes infligeant la circoncision et révèle l’usage égyptien de ce rituel avant la période d’Abraham. (Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh, Circoncision, le complot du silence, éd. L’Harmattan, 2003)


Prétexte médical

Bien que les apôtres du Christ aient aboli le caractère obligatoire de la circoncision masculine et décidé de ne plus faire usage des règles de pureté chères aux juifs, une partie du monde chrétien continue de pratiquer cette mutilation pour des raisons pseudo-scientifiques, qui cachent souvent une interprétation littérale de la Bible. Pour plusieurs prédicateurs fondamentalistes anglo-saxons, dont le télévangéliste américain Pat Robertson, la circoncision représente « une obéissance à la volonté de Dieu », car elle protègerait la pureté de l’âme en réduisant le plaisir sensuel et diminuerait la pratique de la masturbation. À la fin du XIXe siècle, John Harvey Kellogg, fabricant du petit déjeuner Kellogg et figure marquante de la lutte contre la masturbation, recommandait de pratiquer la circoncision sans anesthésie « parce que la douleur qui accompagne l’opération aura un effet salutaire pour l’esprit, surtout lorsqu’elle est liée à l’idée de châtiment. »

Sous l’influence de ce violent courant puritain, les médecins américains ont peu à peu imposé la circoncision de routine à tous les garçons nouveaux-nés dans les maternités. Ainsi, aux États-Unis, le taux de circoncision en hôpital était encore estimé à 85% en 1980 et baisse lentement depuis. Jusque dans les années 1940, les filles étaient souvent circoncises pour les mêmes raisons. Le fait de se dissimuler derrière des considérations religieuses ou scientifiques pour justifier la circoncision met donc en évidence une motivation sous-jacente : la volonté d’imposer par un traumatisme durable un mode relationnel fondé sur la terreur du père.

S’ils ne peuvent contester que cette mutilation pratiquée à la puberté ou à l’âge adulte fasse souffrir, les défenseurs de la circoncision nient en revanche qu’elle ait un impact quelconque sur le nouveau-né opéré à huit jours. « J’étais inattentif aux cris agonisants provenant de l’enfant parce que j’avais appris à l’école de médecine que l’enfant ne peut pas sentir la douleur » explique ainsi un pédiatre ayant effectué des centaines de circoncisions routinières avant de réaliser que l’opération trahissait sa déontologie médicale. D’autres usent de raisonnements circulaires pour convaincre, affirmant par exemple qu’elle est « absolument sans douleur, du fait que la loi juive est attentive à ne pas causer un traumatisme à l’enfant ».


Impact traumatique

La réalité est évidemment toute différente, car si elle n’avait pas l’impact traumatique que démentent ses promoteurs, l’opération aurait depuis longtemps disparu. C’est cet impact qui explique au contraire sa persistance, la virulence des réactions que suscite sa mise en cause et le silence qui entoure la souffrance de l’enfant. D’après les juristes musulmans classiques, par exemple, la circoncision féminine doit se faire en toute discrétion. Dans un rituel de circoncision masculine, la pression du groupe réactive chez les parents une terreur qui les détourne de leur sensibilité naturelle et donc du vécu de l’enfant. Lors d’une cérémonie juive traditionnelle, la mère est même écartée de la scène et doit confier son bébé au sandak, un parrain qui immobilise ce dernier pendant la coupure de son prépuce. En hôpital, la circoncision est aussi effectuée hors du regard de la mère, de peur qu’elle ne prenne conscience du supplice enduré par son nouveau-né.

Des mères se souviennent de ce drame avec obsession, même après de longues années. « Les cris de mon bébé restent incrustés jusque dans mes os, écrit par exemple l’une d’elles quinze ans plus tard. Son vagissement était celui d’un animal qu’on égorge. J’en ai perdu mon lait.» Une autre écrivit à son fils d’un an : « Je n’ai jamais entendu de tels cris. Saurai-je un jour quelles cicatrices sont inscrites dans ton âme ? Quel est ce regard changé que je vois dans tes yeux ? Je peux voir la souffrance, une certaine tristesse et une perte de confiance. » Une troisième a témoigné de la manière dont elle s’est détachée de son enfant pour parvenir à refouler ses sentiments : « Lorsqu’il naquit, il y avait ce lien avec mon tout petit, mon nouveau-né. Mais pour accepter la circoncision, j’ai dû couper ce lien. J’ai fait taire mon instinct naturel et en faisant cela, j’ai coupé beaucoup de mes sentiments envers lui. J’ai coupé pour refouler la souffrance et mon instinct naturel qui me dictait de m’opposer à la circoncision. » (2)


Séparer le fils de sa mère

Il ressort de ces témoignages que l’opération mutile non seulement le corps de l’enfant, mais aussi sa capacité à vivre une relation de confiance avec sa mère et, par voie de conséquence, avec les autres. En effet, celui qui refoule ses souffrances tend à les reproduire sur son entourage, particulièrement sur ses enfants. En livrant son fils au bourreau, un père circoncis se coupe non seulement de ce qu’il a vécu lors de sa propre mutilation, mais évite aussi les remontées émotionnelles que lui occasionnerait une relation nourricière de la mère à son enfant. Plutôt que d’accueillir la détresse d’avoir été privé de cet espace de sécurité et d’amour, nécessaire à son épanouissement, il va se justifier d’intervenir comme l’a fait son propre père, pour arracher l’enfant des bras maternels, répondant ainsi aux patriarches qui l’enjoignent de ne pas les remettre en cause.

La rupture brutale du lien maternel et l’extrême douleur qu’implique la circoncision à huit jours en font donc une expérience particulièrement traumatisante pour l’enfant. Des hommes sous hypnose se sont remémoré les détails de l’opération. Ils exprimèrent de la colère, un désir de vengeance et de destruction à l’égard de ceux qui ont participé à leur mutilation. D’autres ont retrouvé en séance de thérapie les émotions qu’ils avaient dû alors refouler, expliquant par exemple : « L’expérience émotionnelle était horrible. J’ai senti une peur me submerger, transpirant et tremblant de longs moments. Parfois, une rage intense me remontait. Je voulais me protéger, mais je ne le pouvais pas. Je me suis senti très triste, sombrant dans l’affliction, le désespoir et l’impuissance. J’ai laissé venir mes émotions pendant plus d’une heure et finalement j’étais épuisé, triste. » (3)


Consciences mutilées

Dans le cadre d’une étude, des enfants musulmans, circoncis sans anesthésie plus tard dans leur enfance ou adolescence, ont déclaré avoir vécu l’opération comme « une attaque brutale contre [leur] corps, qui mutile, humilie et, dans certains cas, [les] détruit. » La circoncision a provoqué une augmentation de leur agressivité et un affaiblissement de leur capacité à s’affirmer, avec pour conséquence un repli des enfants sur eux-mêmes traduisant la peur d’une nouvelle agression. Au cours d’une autre étude, tous les enfants sont apparus comme « terriblement effrayés » tout au long de l’opération, chacun d’entre eux regardant finalement son pénis comme pour s’assurer « que tout n’avait pas été coupé ». Des adultes interviewés ont parlé de leur circoncision comme d’un substitut à la castration (4). Sigmund Freud, qui n’a pas imposé cette mutilation à ses fils, affirme également : « La circoncision est le substitut symbolique de la castration que le père primitif avait jadis infligée à ses fils, dans la plénitude de son pouvoir, et celui qui adoptait ce symbole montrait qu’il était prêt à se soumettre à la volonté du père, même quand elle lui imposait le sacrifice le plus douloureux. » (5) Ainsi, l’expérience précoce de la terreur infligée par le père est-elle réactivée dans toute situation où la conscience de l’enfant menace le pouvoir paternel, interdisant de fait toute remise en cause. Dans l’interprétation de Freud, le fils accepterait même docilement la circoncision de son sexe, à l’âge de huit jours, alors que sa soumission à la puissance du père est, en fait, la conséquence de cette mutilation. Faute de pouvoir diriger sa rage légitime contre son père, le garçon devenu homme cherchera à se protéger compulsivement d’un danger dont il ne peut saisir l’origine consciemment et sera obsédé par la perte de sa puissance virile.

Les conséquences sociales d’une telle problématique sont à la mesure de l’enjeu que représente cette mutilation pour la pérennité des rejouements des vieux mâles. Les régions dans lesquelles la circoncision est communément pratiquée connaissent un degré de violence sociale plus élevé. Aux États-Unis, l’augmentation de la criminalité – notamment les homicides qui sont huit fois plus nombreux qu’en Europe – peut être mis en parallèle avec l’augmentation du taux de circoncision au cours du XXe siècle. Les violences dirigées contre les femmes, notamment les agressions à caractère sexuel, y sont également plus nombreuses. Il est enfin frappant de constater que deux grands conflits actuels – la guerre menée par les Américains en Irak et le conflit israélo-palestinien – font intervenir des nations où la population masculine est majoritairement ou totalement circoncise.

Marc-André Cotton

© M.A. Cotton – 05.2004 / www.regardconscient.net

Notes :

(1) Sauf indication contraire, les références de cet article sont tirées de Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh, Circoncision masculine, circoncision féminine, débat religieux, médical, social et juridique, éd. L’Harmattan, 2001. Une version grand public de cet ouvrage est disponible sous le titre Circoncision, le complot du silence, éd. L’Harmattan, 2003.

(2) Ces témoignages sont extraits de Mothers Who Observed Circumcision, http://www.circumcision.org/mothers.htm.

(3) John Breeding, cité par Ronald Goldman in Circumcision the hidden trauma, Vanguard publications, Boston, 1997.

(4) Études citées par Ronald Goldman, The Psychological Impact of Circumcision, British Journal of Urology, 1.1.99, disponible sur : http://www.cirp.org/library/psych/goldman1

(5) Sigmund Freud, L’Homme Moïse et la religion monothéiste, éd. Gallimard, 1986, p. 223-224.