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Pour qui libéraliser les services ?

par Sylvie Vermeulen

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 20 (avril 2005)


Résumé : En consacrant le libéralisme économique, la Constitution européenne offre à l’élite bourgeoise une sensation de liberté qui ruine le monde.


Chaque homme porte en lui la souffrance inguérissable de n’avoir pas été reconnu comme un être conscient par ses parents et la terreur d’être contraint à des rôles dénigrants dans des schémas comportementaux irrésolus. Dans l’édifice économique, les hommes rejouent la guerre parentale livrée à l’expression de la conscience. Le patronat, directement concerné par cette base relationnelle, ne supporte pas la paix, la satisfaction, la sérénité et le bonheur qui sont pour lui des états menaçant directement sa dépendance à l’Économie. Il y remet en scène le mépris, la menace, la frustration, l’exigence, le stress, le manque de l’essentiel et prône la fabrication d’individus autonomes, capables de s’adapter à un changement permanent – comme celui subit dans la petite enfance, qui consiste à ne jamais satisfaire l’enfant, tout en s’assurant qu’il n’en meurt pas – et de relever sans cesse de nouveaux défis – comme ceux qu’il fallut s’imposer pour survivre.


Déculpabilisation

La notion de service déculpabilise ceux qui ne satisfont pas leurs enfants et qui exigent toujours davantage pour compenser leur propre insatisfaction. Les bourgeois considèrent l’État comme une projection de leur relation aux parents. Ces derniers ne leur ont pas donné les « services » dont ils auraient eu besoin en tant qu’enfant: présence, amour, tendresse, sein maternel… Le manque les conduit à théoriser la notion de besoin et de service. Puis ils posent sur l’État, la retenue et le gaspillage qui freinent leur libre économie et vont donc œuvrer compulsivement pour libéraliser ce secteur à travers l’AGCS (Accord général sur le commerce de services) et autres directives Bolkestein.

La Constitution européenne, sur laquelle les Français voteront le 29 mai prochain, s’inscrit dans ce cadre relationnel. Elle manifeste l’orientation idéologique qui dirige le jeu des hommes. Elle vulgarise la notion de profit, au détriment de celle de rémunération qui relie les hommes dans un rapport collectif de satisfaction des besoins essentiels. Elle justifie l’augmentation des fortunes déjà faramineuse de l’élite économique et sape les systèmes sociaux les plus performants. Elle implique chacun dans la libre concurrence, sur la même base que celle qui existe entre des frères et sœurs individualisés par l’insatisfaction relationnelle engendrée par l’aveuglement parental et charge l’État de gérer l’assistance publique des laissés-pour-compte. Elle pose les libertés économiques comme fondamentales à la place de la liberté de jouir de sa conscience et de sa paix intérieure, dès lors saccagées par le stress. Les aspirations humaines sont transférées sur l’ensemble du système économique, que ses dirigeants nous demandent de respecter, harmoniser, laisser libre et non faussé.

 

Quête sans fin

Le libéralisme donne à la bourgeoisie une sensation de liberté totale dans le monde des affaires – son monde –, à l’instar de la liberté que s’octroie le père dans la famille bourgeoise. Drapée d’une innocence maladive, l’élite dirigeante se présente comme étant au service de tous, facilement abusable, démunie et altruiste, mais prétend s’assurer un confort qui nécessite comme domestiques les citoyens du monde entier et les technologies de pointe. La compensation du manque de reconnaissance réduit l’être humain à une quête sans fin. Ce mouvement dynamise une société de consommation qui ruine le monde.

Le peuple, se sentant limité par ses propres rejouements, projette sur les intellectuels une envergure propre à l’exercice de sa conscience. Il attend de leurs investigations une jouissance de la vie à laquelle il ne peut accéder qu’en disant « oui » au processus naturel de libération de cette conscience. Tant que la problématique relationnelle ne sera pas mise à jour dans son ensemble, la bourgeoisie rejouera son histoire comme un fantôme qui hante les ténèbres de l’humanité.

Sylvie Vermeulen

© S. Vermeulen – 04.2005 / www.regardconscient.net