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Un scénariste désespéré

par Marc-André Cotton


Résumé : Le scénariste de « Desperate Housewives » met en scène des stéréotypes sortis de son histoire personnelle. Il le fait au mépris de la réalisation de sa conscience et participe ainsi au maintien de l’aveuglement collectif.


Depuis quelques mois, la série américaine Desperate Housewives – « femmes au foyer désespérées » – rencontre une très large audience en Europe. Dans cette fiction, le concepteur et producteur Marc Cherry manifeste son refus et celui de ses contemporains de réaliser leur nature consciente. Il met en scène des conflits relationnels dans lesquels les hommes sont présentés comme victimes des femmes, ces dernières ayant pour préoccupation principale de manipuler leurs partenaires. Ce genre de stéréotypes dévoile l’inavouable détresse du scénariste, car c’est elle qui inspire le déroulement des intrigues.


Poser les pères en victimes

Comme il le dit lui-même, Marc Cherry est « fasciné par les apparences, la planification et les ramifications » (1). Enfant, il a subi l’extrême retenue de la bourgeoisie blanche américaine – dite White Anglo-Saxon Protestant – enfermée dans ses croyances et dans sa prétention à pouvoir vivre innocemment en bafouant les lois de la conscience humaine. Il ne put influer sur le mode relationnel que lui imposaient ses parents et vécut ses contemporains comme autant de caricatures déconnectées des causes de leurs comportements. Il refoula ainsi son impuissance par une fascination aujourd’hui omniprésente dans Desperate Housewives, où il remet en scène son histoire personnelle en déconnectant ses souffrances de leurs causes.

Le père de Marc Cherry est mort d’une crise cardiaque alors que celui-ci était encore adolescent. Sa famille n’ayant pas mis à jour les problématiques relationnelles sous-jacentes à cette mort tragique, l’auteur demande donc à ses acteurs d’en jouer une représentation stéréotypée. Il fait mourir le personnage de Rex d’une crise cardiaque et entoure son décès d’une intrigue qui suggère l’implication de son épouse Bree. Il montre qu’il pose son père en victime de sa mère, rendant cette dernière responsable de sa souffrance. Dans un autre épisode, leur fils Andrew apprend à ses parents son attirance sexuelle pour les hommes. Marc Cherry fait dire à Bree la même sentence que sa propre mère prononça lorsque lui-même déclara son homosexualité : « Je t’aimerais même si tu étais un assassin. » Il évite ainsi de sentir la détresse qu’impliqua pour lui le refus total de sa mère de prendre une quelconque responsabilité dans les manifestations de sa détresse.


Désir de bien faire

La mère de Mark Cherry dissimula ce refus derrière la figuration d’un amour maternel inconditionnel. C’est pourquoi le scénariste compose ses héroïnes comme des caricatures de femmes animées par un profond désir de bien faire, une posture dans laquelle chacun peut se reconnaître puisqu’elle a pour fonction de nous innocenter des conséquences de nos rejouements et d’éviter la condamnation. Il développe son intrigue autour de l’énigme soulevée par le suicide d’une femme stérile, Mary Alice, qui a pris possession d’un bébé pour jouer à la maman, puis tué la mère biologique pour conserver ce rôle. Mais plutôt que de faire chercher à ses personnages les causes profondes de ce geste désespéré, l’auteur leur fait vivre des péripéties justifiées uniquement par l’impossibilité d’accéder directement aux faits.

Par ce subterfuge très utilisé, il interdit aux téléspectateurs de se poser de véritables questions sur l’origine des drames humains et leur impose de se contenter de la résolution d’une énigme. Il leur procure un soulagement éphémère dû au dévoilement et à la condamnation de comportements extrêmes – en l’occurrence, l’usurpation d’un enfant et le meurtre de sa mère –, mais évite d’aborder de tels passages à l’acte en tant que conséquences d’un refoulement collectif particulièrement agissant. La vague sensation de sécurité qui en découle ne peut nous mettre à l’abri des innombrables conséquences de l’aveuglement humain. Le scénariste de Desperate Housewives participe donc à détourner ses contemporains de la résolution de leurs problématiques.


 

Divertir de l’essentiel

Incidemment, Mark Cherry nous propose de nous identifier aux croyances de la bourgeoisie dominante qui met en avant un état de « victime » pour tenter de ne pas sentir le fardeau qu’est son aveuglement. Ses personnages féminins ne cherchent pas à dévoiler les chaînes de causalité qui enferment les femmes dans les exigences d’une société patriarcale, mais s’en prennent à leurs enfants. Ménagère perfectionniste, Bree est excédée de voir son mari lui préférer une voisine, avec laquelle il s’adonne au sado-masochisme, et retourne sa colère contre son fils qu’elle fait enfermer dans un camp de redressement. L’ex-mannequin Gabrielle abuse de son jeune jardinier pour se rassurer sur ses capacités de séductrice. Mère divorcée, obsédée par son incapacité à vivre une relation avec un homme, Susan se sert de sa fille comme d’un parent de substitution. Lynette, enfin, est débordée par la vitalité de ses jeunes garçons, présentés comme des démons. Frustrée d’avoir abandonné une activité professionnelle gratifiante, elle prend des amphétamines pour répondre à l’image qu'elle se donne d’une mère au foyer.

En répandant de tels stéréotypes, Desperate Housewives participe à justifier les exigences que les hommes infligent aux femmes depuis des siècles et la complaisance qu’ils cultivent à l’égard de leurs propres mises en scène. Par sa planification complexe des rôles de  « victimes » et de « bourreaux », Mark Cherry nous divertit finalement de l’essentiel : la réalisation de la conscience.

Marc-André Cotton



Menaces

L’actrice Marcia Gross incarne Bree dans la série télévisée et vient d’annoncer qu’elle allait devenir maman. Marc Cherry est entré dans une colère noire en apprenant la nouvelle: il ne veut pas entendre parler d’une grossesse dans son scénario et menace de se séparer de l’artiste. Il a fait savoir aux autres interprètes qu’il leur est interdit de tomber enceintes. (Le Matin Bleu, 3.10.06)

Dans sa gestion quotidienne des relations, l’auteur et producteur de Desperate Housewives manifeste ainsi concrètement son refus de résoudre une problématique parentale douloureuse qu’il préfère complexifier dans ses fictions. La prise de pouvoir sur la femme et sur l’enfant en est la conséquence directe.



Note:

(1) Les informations et citations de ce paragraphe sont extraites de Promenade sur Wisteria Lane, bonus de l’intégrale de la première saison de Desperate Housewives, Buena Vista Home Entertainment, 2005.


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