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Les âmes blessées des anciens pensionnaires d’internat

par Nick Duffell*

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Résumé : En Grande-Bretagne et dans le monde anglosaxon, les internats privés ont forgé le caractère des élites depuis plus de cent-cinquante ans. Fondées sur la rupture délibérée de l’attachement parental et un régime rigide de socialisation forcée, ces institutions génèrent des traumatismes à long terme. Le « syndrome de l’internat » se caractérise notamment par une tendance à se valoriser à l’excès, une duplicité assumée pour l’obtention de privilèges, un déficit d’intelligence émotionnelle et diverses formes d’hypervigilance découlant des stratégies inconscientes de survie mises en place dès l’entrée au pensionnat — autant de facteurs expliquant pourquoi les décisions prises aux plus hauts niveaux sont parfois si désastreuses. Cette structure défensive se révèle très difficile à résoudre, bien qu’elle s’avère inadaptée par la suite, parce qu’elle a été intériorisée tôt dans l’enfance.

 

Sommaire

Introduction
Éducation en internat et esprit de corps
Le sombre héritage industriel de la Grande-Bretagne
Chaînes de production pour gentlemen
Éduquer la classe dirigeante
Racines de la violence
La personnalité de survie stratégique
Duplicité acquise
Une science manquante : la psychologie du développement
Conclusions cliniques

 

Introduction

À partir de la seconde moitié du 19e siècle, le système britannique d’internat s’est rapidement répandu dans tout le Royaume-Uni et dans le monde colonial et ex-colonial britannique, ainsi qu’aux États-Unis. Il est resté largement inchangé jusque dans la seconde moitié du 20e siècle, bien qu’il fût déjà anachronique à l’époque. Ces dernières années, l’internat s’est transformé en un produit éducatif de luxe conçu pour servir les nouveaux richesémergents en Russie, dans le Golfe, en Asie du Sud-Est et en Asie orientale. Dans ces pays, il développe des franchises locales parallèlement à sa base traditionnelle que furent les classes supérieures et les familles aisées désireuses de progresser dans le système de classe britannique encore rigidement codifié. Il s’agit donc d’un important facteur d’identité et de différenciation entre le monde anglophone et ses voisins d’Europe occidentale, désormais ancrés dans des modèles politiques sociaux-démocrates, que la Grande-Bretagne et certains de ses épigones ont été réticents à développer.

Je suggère que la prévalence de cette forme d’éducation des élites est l’un des principaux moteurs de cette différenciation, un système soigneusement conçu pour être une composante essentielle de l’identité nationale conservatrice et une pierre angulaire dans la reproduction des institutions traditionnelles. Selon le rapport 2020 du Higher Education Policy Institute basé à Oxford, « plus d’un quart des pays (52 sur 195) sont dirigés par une personne ayant reçu une éducation [privée] au Royaume-Uni[1] ».

Dans l’anglosphère et les pays du Commonwealth, les similitudes entre les résidences universitaires et le pensionnat britannique sont frappantes. Cela n’a rien d’étonnant puisque l’idéologie de l’éducation en internat a été perfectionnée en Grande-Bretagne au milieu du 19e siècle et en constitue clairement le modèle principal. On peut dire que l’Empire britannique s’est transformé en un capitalisme mondialisé, dont les États-Unis sont le fer de lance, et ses normes influencent encore les communautés conservatrices partout dans le monde.

 

Éducation en internat et esprit de corps

La différence — et le principal « succès » des versions britanniques de l’éducation en internat — réside dans le fait que les enfants sont enrôlés à un jeune âge, ce qui perturbe leurs liens familiaux et brise leurs attaches parentales. Cette stratégie de conditionnement a été mise au point par les Jésuites dès le début du Moyen Âge. Même si les résidences universitaires accueillent des jeunes ayant terminé leurs études secondaires et qui, espérons-le, ont déjà pu établir des liens plus stables, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir d’une institution régie par des règles et des traditions strictes et d’un groupe de pairs dociles pour contraindre les nouvelles recrues à se maîtriser et à se conformer, surtout dans les institutions non mixtes (fig. 1).

Le résultat prévisible de telles contraintes sur la psychologie des anciens élèves est que beaucoup d’entre eux développent classiquement des structures de personnalités défensives, enracinées dans une constante réinvention d’eux-mêmes qui soit conforme à leur environnement, construites autour d’un esprit de corpsou d’une loyauté de classe, et d’un réservoir de souvenirs partagés, mais forcés, en lieu et place d’authentiques liens familiaux.

 

Fig. 1: Eton College : Boris Johnson fut le 20e Premier ministre britannique à avoir fréquenté cet établissement fondé en 1440 par Henry VI. (© AP Photo/David Parker)

 

Mon point de vue sur le thème de l’éducation des élites vient de l’étude des problèmes psychologiques existant chez les adultes qui ont été pensionnaires du système britannique et anglophone des internats. Enfant, j’ai fréquenté de tels établissements en Suisse et au Royaume-Uni ; jeune adulte, j’ai enseigné dans un internat géré sur le modèle britannique en Inde centrale. En tant que psychothérapeute clinique et psychohistorien, je me suis spécialisé sur ce sujet depuis 35 ans, avec trois livres et un film documentaire illustrant ma thèse[2].

Les internats britanniques et les résidences universitaires ont pour mission de façonner la société tout en étant façonnés par elle, d’en être le modèle réduit multi-dimensionnel. Ces institutions sont surreprésentées dans les parcours conduisant à des rôles de direction. Selon l’ancien pensionnaire Simon Partridge s’exprimant sur le site Internet du UK Private Educational Policy Forum en 2021 :

« Le pourcentage d’élèves fréquentant un internat est bien inférieur à un pour cent [de l’ensemble des élèves britanniques] — 0,7 pour cent. La critique faite à l’ensemble des écoles payantes britanniques [que fréquentent 7 pour cent des élèves] met en évidence la représentation disproportionnée des personnes ayant reçu une éducation privée dans les professions libérales, la politique et les arts. Mais la surreprésentation des élèves ayant fréquenté un internat est flagrante en politique. L’emprise des anciens pensionnaires sur la société britannique passe largement inaperçue lorsque les statistiques mélangent les élèves d’internat et ceux d’autres écoles privées[3]. »

Partout où les Britanniques ont conçu une éducation destinée à l’élite, l’internat s’est normalisé et fait toujours partie du paysage. Cependant, après 35 ans d’étude de ce sujet, je n’ai aucun doute sur le fait que les effets de la séparation des enfants de leurs familles et de leur formatage dans des institutions de type « hors-sol » ne favorisent pas le bien commun. Partridge poursuit :

« Mais c’est pire que cela. Les psychothérapeutes et les psychologues du développement sont de plus en plus nombreux à montrer que le placement d’enfants en internat à un âge précoce provoque de graves dommages psychologiques. »

La rupture délibérée de l’attachement parental est sans conteste une technique de socialisation « réussie », mais elle a un coût. Voici le commentaire du psychiatre britannique Bob Johnson à propos du chanteur pop Freddy Mercury, né Farrokh Bulsara, qui a connu une carrière musicale remarquée, mais chaotique :

« Le fait d’être renvoyé par ses parents à l’âge de 8 ans a inévitablement eu un impact dévastateur. À la naissance, le cerveau est l’organe le plus sous-développé du corps. Tout traumatisme grave, comme une séparation soudaine d’avec les parents, provoque des changements physiques dans la structure du cerveau en développement. Il endommage la capacité de l’enfant à traiter ses émotions. Il altère les sentiments de sécurité et de confiance envers les autres et peut laisser de profondes cicatrices. Ce traumatisme peut durer toute une vie et son effet sur Farrokh ne peut être ignoré[4]. »

Les problèmes qui résultent de la rupture des liens d’attachement combinée à l’enrégimentement en institution sont légion. Les travaux d’Erving Goffman sur les « institutions totales » sont importants à cet égard. Ils dévoilent un processus d’adaptation auquel les pensionnaires se soumettent pour survivre psychologiquement et qui s’impose par les normes du groupe de pairs, dans une culture où l’originalité est risquée — que ces contraintes soient ou non délibérément instaurées par les autorités. La complexité du problème réside dans le fait qu’un régime rigide de socialisation résidentielle engendrera une puissante compulsion à se conformer et à s’adapter, en particulier pendant les années de formation, qui s’étendent de la petite enfance à la fin de l’adolescence.

 

Le sombre héritage industriel de la Grande-Bretagne

L’éducation en internat, initialement réservée aux enfants de l’aristocratie, a été repensée et popularisée au milieu du 19e siècle pour répondre à la demande croissante d’administrateurs et d’officiers dans l’Empire britannique en pleine expansion. Revenons sur cette chronologie. Le roman Tom Brown’s School Days (1857) montre comment Thomas Arnold réforma les écoles publiques en inculquant la discipline par le biais du système des préfets. En transformant les écoles pour qu’elles deviennent des « communautés » indépendantes, il put former une génération de garçons qui « placent les traditions de Rugby [une célèbre école privée spécialisée dans l’internat] au-dessus des lois de Dieu[5] ». En 1858, les Britanniques imposèrent la domination de la Couronne aux Indes. En 1861, la commission Clarendon étudia les neuf meilleurs établissements d’Angleterre, ce qui a abouti à la Loi sur les écoles privées de 1868, qui a formalisé cette méthode d’éducation élitiste et est toujours en vigueur aujourd’hui.

J’ai soutenu ailleurs que le système britannique d’internat a été conçu comme un processus industrialisé, un courant de la pensée moderniste dans lequel les personnes étaient facilement considérées comme des choses ou des marchandises[6]. Dans la première moitié du 19e siècle, la Grande-Bretagne a devancé les autres nations européennes dans cette entreprise, et l’a perfectionnée dans la seconde. Cette évolution était en phase avec l’essor de la Grande-Bretagne industrielle en termes d’efficacité et d’impact sur le tissu social, avec des conséquences d’une grande portée. En tant que modèle pédagogique, le système britannique d’internat s’est révélé particulièrement violent. Fondé sur l’arrachement d’enfants jugés « non dégrossis » à leurs mères et à leurs familles, et sur leur immersion dans un environnement hyper-compétitif où brimades et sévices corporels étaient de règle, il incarnait l’équivalent psychologique de la trempe d’un métal : le caractère des pensionnaires devait être forgé comme l’acier est durci.

Après avoir assuré la chaîne de production des administrateurs et des ambassadeurs du mode de vie impérial britannique, l’éducation en internat s’est développée de deux manières supplémentaires et apparemment contradictoires. D’abord, en tant que processus de formatage mondialisé pour gentlemen ambitieux, puis en tant que moyen de rassembler et de socialiser les enfants indigènes en Amérique du Nord et en Australie. À l’heure actuelle, la première branche est plus forte que jamais, tandis que la seconde a très récemment fait l’objet d’études et de critiques sérieuses, notamment au Canada[7] (fig. 2).

 

Fig. 2: Les peuples autochtones du Canada et des États-Unis ont dû faire face à l’héritage des pensionnats assimilationnistes pendant des décennies. (Courtesy of the Bad River Tribal Historic Preservation Office)

 

Chaînes de production pour gentlemen

Il ne s’agissait pas d’une révolution éducative, même si les successeurs de ces écoles disposent aujourd’hui de ressources qui sont enviées par les écoles publiques nationales — ce qui en fait un choix facile pour les parents qui en ont les moyens. Il s’agissait de pure ingénierie sociale. Dès leur apogée au milieu du 19e siècle, le pays avait besoin de ses gentlemen, et les parents qui dégageaient les sommes nécessaires avaient des exigences très spécifiques. Le père de Tom Brown n’a aucun doute sur la nature de son investissement lorsqu’il se demande :

« Dois-je lui dire qu’il est envoyé à [Rugby] pour devenir un bon élève ? […] Je ne me soucie pas du tout des particules grecques ou de la fonction digamma, pas plus que sa mère. […] Tout ce que je veux c’est qu’il devienne un Anglais courageux, serviable et honnête, un gentleman et un chrétien[8]. »

Le gentleman étaiteffectivement un produit, et sa chaîne de production tout ce qu’il y avait de plus militaire. Les gentlemen devaient être dotés d’un code uniforme de valeurs et de la trempe nécessaire pour supporter l’inconfort, les privations et les conditions de vie du monde « barbare » vers lequel ils seraient envoyés. Ils devaient être en principe chrétiens, mais pas pieux, incontestablement loyaux envers la Reine et le pays, et raisonnablement bien éduqués — mais pas au point de remettre en question les tâches qui leur étaient confiées. Le travail des écoles consistait à produire suffisamment de ces gentlemen en un temps très court. La compétition dans les études et surtout dans les jeux sportifs, un système rigide de règles internes imposées par des châtiments corporels, et une hiérarchie entre les élèves ritualisée au travers de cérémonies d’initiation souvent brutales faisaient partie des moyens utilisés. L’historien Lord Noel Annan précise :

« Comment s’est répandu l’évangile du gentleman ? Les premières graines ont été semées dans la famille, mais les Prep Schools [un internat de premier cycle qui commence à 7 ou 8 ans] et les Public Schools, dans lesquelles les garçons des classes supérieures et moyennes étaient envoyés en pension, leur ont fait découvrir les coutumes et les idéaux de leur classe sociale dans leur forme la plus simple[9]. »

Cette scolarisation était destinée à former un type de personnalité très spécifique, qui s’est rapidement transformé en un idéal de caractère national, puis s’est répandu dans l’ensemble de l’anglosphère et influence probablement encore les anciennes colonies britanniques. Il s’agissait encore une fois du gentleman, doté de flegme, d’autosuffisance et d’un sens du fair-play. Son style de vie privilégié pouvait être pondéré par une certaine noblesse d’esprit, mais son aspiration à la réussite sociale frisait l’outrecuidance, son sens inné de leadership impliquait une misogynie banalisée et une supériorité raciale lui conférant le droit de commander le monde « civilisé[10] ».

L’idéal du gentleman était atteint par l’exclusion élitiste : celle des femmes, des étrangers, de l’introspection, de la vulnérabilité, et par l’interdiction de l’expression des émotions en général. Cet idéal était valorisé tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières de l’empire britannique, et demeure un modèle d’aspiration mondiale. D’où la popularité de ces institutions anachroniques qui prétendaient transformer un garçon « mal dégrossi » en gentilhomme avec, inévitablement, de lourdes répercussions sur le plan politique tout d’abord. Annan écrit encore :

« L’habitude des gentlemen de ne jamais agir pour réformer les institutions, jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible d’attendre, a laissé l’Angleterre à la fin du 19e siècle avec le système d’éducation publique le moins adéquat d’Europe occidentale, avec un faible soutien public pour les arts et l’érudition, avec un système juridique archaïque et avec des dispositions misérables pour les pauvres. »

Si étrangement pertinente aujourd’hui, cette idée a été reprise avec force par l’économiste Will Hutton, qui attribue bon nombre des problèmes de la Grande-Bretagne moderne à ce qu’il nomme le « capitalisme gentilhomme[11] ». Cette mentalité se serait développée sur la base d’une économie d’origine féodale : la gentry pouvait vivre des loyers de ses terres, sans avoir besoin de se salir les mains. La classe moyenne montante souhaita imiter ce modèle et, fortune faite, se distança des activités de commerce et d’industrie, perçues comme vulgaires. Les Britanniques ont donc excellé dans le développement d’une culture d’investissement qui permettait aux actionnaires de se comporter comme la gentry, en gardant leurs mains propres tout en s’assurant des dividendes privés.

 

Éduquer la classe dirigeante

D’un point de vue psychohistorique, la fin du 19e siècle se caractérise par un fossé grandissant entre les riches et les pauvres, une exploitation des ressources naturelles du monde à une échelle croissante, un projet colonial dans lequel l’aliénation des populations indigènes et de la terre elle-même s’est normalisée. À mon sens, tout cela a été rendu possible par le mécanisme psychologique de la dissociation consistant à refouler toute manifestation émotionnelle — en témoigne la littérature de l’époque où l’on trouve peu de protagonistes en mesure de partager leurs sentiments. Le mécanisme de la dissociation est devenu le moteur de la modernité et a autorisé l’exploitation du monde par des Européens prétendument supérieurs, éduqués à se couper de leurs émotions et donc déconnectés de leurs capacités naturelles d’empathie et de conscience. Puisqu’ils n’éprouvaient plus de sentiments, il leur était possible d’asservir les terres conquises et leurs habitants sans ressentir de culpabilité.

Cette dissociation devenue routinière a cependant révélé de graves effets à long terme. Grâce à des techniques comme la localisation fonctionnelle, les spécialistes du cerveau ont pu constater que si un problème cognitif spécifique survient après la lésion d’une zone cérébrale spécifique, il est probable que ce site neuronal soit impliqué dans le processus. Les effets de la dissociation peuvent être désormais mesurés à l’aide de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Directeur de l’Institut pour l’étude neurologique de l’émotion et de la créativité à l’université de Californie du Sud (USC), le Dr Antonio Damasio a observé et mesuré ce phénomène. Il en conclut que l’émotion possède un substrat neurologique essentiel au fonctionnement du néocortex que nous pensions jusqu’ici être purement rationnel. « On ne peut pas prendre de bonnes décisions sans informations émotionnelles », résume ainsi Damasio[12]. Cette perspective étayée par la neurologie comportementale pourrait expliquer pourquoi les anciens pensionnaires d’internats devenus d’influents dirigeants — et que j’appelle des « dirigeants blessés » — prennent souvent des décisions dépourvues d’empathie, qui pour cette raison se révèlent malheureuses[13].

Cité plus haut, l’économiste Will Hutton arrive à des conclusions similaires d’un point de vue différent. Alors que le parti conservateur britannique – dont nombre de dirigeants ont fréquenté un internat — se préparaient au Brexit, il écrivait dans The Observer, fin 2011 :

« Les Tories sont l’un des partis politiques les plus durables au monde. Mais cette longévité repose sur l’attrait culturel qu’il exerce sur une partie de la classe moyenne anglaise, en particulier dans les Home Counties [sud de la Grande-Bretagne], plutôt que sur ses jugements politiques qui, au fil des siècles, ont presque toujours été erronés, en particulier en politique étrangère. Il a eu tort de résister aux révolutions en France et aux États-Unis ; il a eu tort d’être lent à abolir le commerce des esclaves ; il a eu tort de défendre les [lois protectionnistes dites] Corn Laws ; il a eu tort d’adopter l’appeasement [face à Hitler] dans les années 1930 ; il a eu tort de contester la décolonisation des Indes. Les instincts de la droite britannique — chauvinisme, impérialisme, anti-progressisme, isolationnisme — nous ont constamment conduits à des calamités[14]. »

Néanmoins, la culture des internats britanniques est toujours considérée comme une référence pour la formation précoce des dirigeants et reste admirée dans le monde entier. Elle est vigoureusement défendue en Grande-Bretagne par l’aile droite du parti conservateur et par les députés du Parlement, dont beaucoup ont été élevés dans des internats d’élite. Leur statut d’organisme de bienfaisance signifie que ces derniers bénéficient d’exonérations fiscales et d’autres privilèges, tels que la possibilité de recruter du personnel enseignant sans qualifications officielles. Alors que les écoles publiques n’encaissent aucun frais d’écolage et restent pourtant soumises aux taxes locales, les écoles privées sont considérées par la loi comme des organisations caritatives. Elles ne paient ni TVA, ni taxes locales bien que les plus élitistes touchent environ 40 000 livres sterling par élève et par an. L’avocat et journaliste d’investigation Robert Verkaik a calculé que sur une période récente de cinq ans, le pensionnat de Eton a économisé à lui seul environ 4,1 millions de livres. Le contribuable britannique subventionne donc la production de ses futurs dirigeants à hauteur d’environ 50 livres par an et par personne[15].

 

Racines de la violence

Les jeunes enfants qui entrent en internat doivent faire face à leurs premiers sentiments de tristesse et de perte par le déni. Ils sont dans une situation de double contrainte vis-à-vis de leurs parents : ils savent que cela leur coûte une fortune de les y envoyer et n’osent pas les décevoir. Mais le fait de vivre au quotidien, dans une institution conçue à l’époque victorienne et régie par des règles militaires, s’avère être une épreuve véritablement terrifiante. Il y a des centaines d’autres enfants, les lieux sont inconfortables et leurs parents leur manquent — mais ils doivent faire taire ces sentiments et prétendre qu’ils n’existent pas. Cela a souvent pour conséquence qu’à l’âge adulte, ils ne sont manifestement plus en contact avec leurs émotions.

Les psychothérapeutes savent que les sentiments de vulnérabilité qu’ils ont alors dû nier se retrouveront inévitablement ailleurs, mêlés à un dégoût parfois teinté d’idéalisation : à l’école, projetés sur d’autres enfants ; à la maison, sur la femme, les enfants ou les animaux domestiques ; sur la scène mondiale, les étrangers, les politiciens et les peuples indigènes. Il y a une violence dans cette stratégie mentale de survie et dans les conditions qui l’inspirent, comme l’explique le chercheur Simon Partridge, spécialiste de l’attachement :

« Au seuil de l’école préparatoire, une violence terrible, déguisée en privilège, est faite aux enfants et aux parents — ordonnée par un establishment puissant et incontestable[16]. »

Comment se fait-il que l’establishment britannique encourage l’abandon « privilégié » de ses enfants, et que le public normalise toujours une telle violence ? Nous avons vu que cette pratique sociale s’est installée au milieu du 19e siècle, lorsque les pensionnats ont été modernisés, et qu’elle remonte aux traditions de l’ancienne aristocratie, où le fils aîné était élevé à la cour d’un autre seigneur et le cadet envoyé au monastère. La Grande-Bretagne était alors divisée entre les propriétaires fonciers éduqués, héritiers de la gentry francophone, et les gens du peuple parlant la langue saxonne sans aucune éducation formelle. Les vestiges de ces divisions existent encore, puisque les descendants de l’ancienne classe possédante continuent d’envoyer leurs enfants au pensionnat.

Avec l’avènement des Lumières en Europe, de nouvelles attitudes se sont répandues dans les sociétés occidentales, en particulier l’idée que la plus haute fonction de l’existence humaine était l’effort rationnel. Ainsi est née l’idée que « l’homme rationnel » incarnait l’objectif du développement humain et que les femmes, les enfants et les sauvages n’étaient pas à sa hauteur[17]. La publication de L’Origine des espèces, l’œuvre maîtresse de Charles Darwin, coïncida avec l’apogée des pensionnats, où l’Anglais « rationnel » figurait au sommet de l’arbre de l’évolution. Les enfants furent désormais considérés comme de la nature brute ; ils étaient « non dégrossis » et devaient être disciplinés et rendus « rationnels » pour avoir une quelconque valeur.

Dans les années 1980, la psychanalyste radicale Alice Miller fit paraître un essai éclairant sur cette question : C’est pour ton bien — Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant. Elle affirmait que, dans l’ensemble du monde protestant des 18e et 19e siècles, les nouveaux penseurs « rationnels » étaient en plein accord avec les vieux dévots Puritains à propos des enfants. Pour les premiers, les enfants représentaient des sources dangereuses d’irrationalité ; pour les seconds, ils étaient conçus dans le péché et devaient être corrigés de leurs fautes. Le devoir explicite d’adultes responsables était de faire des enfants quelque chose de meilleur que ce qu’ils étaient déjà, en contrôlant leur volonté. Miller qualifia cette entreprise de grande envergure de Pédagogie noire et suggéra qu’elle était encore très enracinée au 20e siècle :

« S’il lui est interdit de réagir à sa manière, parce que les parents ne supportent pas ses réactions (cris, tristesse, colère) et les interdisent par de simples regards ou d’autres mesures éducatives, l’enfant apprend à se taire. Son mutisme garantit certes l’efficacité des principes d’éducation, mais il recouvre en outre les foyers d’infection de l’évolution ultérieure[18]. »

Évidemment, cela explique pourquoi tant d’enfants maltraités dans des institutions gardent par la suite le silence. La négligence normalisée est le contexte dans lequel les abus se produisent inévitablement : c’est un dommage collatéral de l’abandon « privilégié ». Comme réponse efficace à l’exigence de contrôler la volonté des enfants, les pensionnats n’offraient pas seulement un lieu de formation et de dressage de ces « petits sauvages », mais allaient aussi plus loin sur un plan métaphysique. Ils étaient en mesure de répondre au dilemme soulevé par les présupposés décrits plus haut : que devait faire une société « rationnelle » des enfants qu’elle avait le devoir d’éduquer ? (fig. 3)

 

Fig. 3: L’univers magique de la saga Harry Potter a suscité un regain d’intérêt pour les internats anglais, en Grande-Bretagne, mais surtout à l’étranger. (© Warner Bros. / YouTube)

 

La personnalité de survie stratégique

Avec une fascination renouvelée, les médias britanniques s’emparent régulièrement de tout commentaire négatif sur la culture de nos internats et publient des articles en pleine page, avec de vieilles photos de garçons en haut-de-forme. On reproche souvent à ses critiques de prétendre abusivement que tous les enfants seraient endommagés par l’internat. C’est un argument trompeur : tous les enfants placés en internat doivent survivre aux conditions institutionnelles dans lesquelles ils grandissent, gérer la peur qui y est engendrée et se débrouiller sans leurs parents. Cela affecte les enfants de manières différentes, et certains s’en sortent mieux que d’autres, mais aucun n’en ressort indemne.

Mes recherches ont montré que l’internat produit un type de personnalité spécifique, un « faux soi » — pour reprendre la terminologie du célèbre pédiatre britannique Donald W. Winnicott — que j’ai appelé la « personnalité de survie stratégique ». L’idée est venue d’un avocat d’affaires de haut vol qui voulait suivre une psychothérapie avec moi en raison de crises de panique inexpliquées lors de présentations. À un moment donné, il s’est décrit comme « stratégique » et a expliqué pourquoi. Malgré ses succès extérieurs, il avait essayé toute sa vie d’éviter les problèmes. Cela avait ruiné ses relations personnelles, car il avait tendance à considérer toute approche vers lui, même intime, comme une menace potentielle. Il a toujours mené ce qu’il décrivait comme « une double vie ». Cet homme incarnait l’essence de la personnalité de survie stratégique.

Dans une institution excessivement encadrée, où il n’est pas possible d’exprimer ses sentiments, entourés par des camarades terrifiés qui humilient toute marque de vulnérabilité chez les autres, les pensionnaires développent rapidement un mode d’adaptation « stratégique ». Ils deviennent machiavéliques, essayant de garder une longueur d’avance, d’anticiper le danger, de mettre en avant leur « faux soi » qu’ils vantent tantôt en s’effaçant, tantôt en se mettant en avant. Ils se croient « nés pour gouverner », mais sont surtout nés pour courir. Ce type de personnalité se présente bien sûr sous de nombreuses formes, selon l’histoire familiale de chaque enfant et selon ses inclinations, mais tous ont suffisamment de caractéristiques en commun pour en faire un modèle reconnaissable.

Au cœur de la « personnalité de survie stratégique » se trouve donc un profond manque de transparence : un fonctionnement tourné vers l’extérieur, avec un masque recouvrant le « vrai soi », gardé secret, auquel le sujet n’a plus accès. Si l’on imagine les contraintes qu’il faut s’infliger pour présenter un visage invariablement impassible afin d’éviter tout problème, pour intérioriser la loyauté vécue face aux parents restés à la maison et la honte ressentie d’être un « privilégié » — tout en traversant seul et sans amour les étapes de son développement formatif —, il n’est pas difficile de comprendre qu’une culture rampante du secret se développe fatalement dans ces institutions. Et qu’il est très difficile de s’en défaire par la suite, car ce « faux soi » s’est imposé très tôt comme une seconde nature.

La fonction de cette personnalité est donc d’offrir un semblant de sécurité en l’absence de figures parentales. Sa principale caractéristique comportementale est la fuite dans l’action avec l’espoir d’éviter les problèmes — plutôt que la réflexion. La « personnalité de survie stratégique » devient un moyen d’adapter son comportement et d’affronter le monde, une structure du moi qui fait office de figure d’attachement virtuelle. Élaborée sous la contrainte par le jeune enfant, peut-être dans les premières heures ou les premiers jours d’internat, elle peut durer toute la vie. Bien qu’elle s’avère inadaptée par la suite et parce qu’elle a été intériorisée tôt dans l’enfance, il est très difficile de s’en libérer.

La pratique quotidienne de tout psychothérapeute implique un travail autour de la famille d’origine et des privations précoces vécues par ses clients : les problématiques d’attachement lui sont donc familières. Ce qui est moins compris et doit être souligné, c’est la sophistication de la « personnalité de survie stratégique » de l’ex-pensionnaire et l’étendue des dégâts que celle-ci peut causer aux individus, aux couples et aux familles sur plusieurs générations. Elle est difficile à identifier dans les familles britanniques parce que cette personnalité est répandue et acceptée — et non considérée comme pathologique. De ce fait, elle se révèle aussi difficile à traiter, car elle repose sur le mécanisme de la dissociation, base fondamentale des structures de personnalité défensives.

La dissociation est une stratégie de survie que chacun d’entre nous peut mettre en place quand nous ressentons de la honte ou sommes gênés de reconnaître une réalité dérangeante ou difficile à intégrer. Nous mettons ce sentiment de côté, pensons à autre chose ; nous utilisons l’oubli, le non-dit, le compartimentage ou le déni pour nous aider à maintenir notre équilibre interne. La dissociation est un outil utile — jusqu’à ce qu’elle devienne une habitude.

Mais elle présente aussi une face sociale plus sombre. La confrontation entre les règles de l’institution et la psychologie de l’enfant qui y séjourne — tout comme l’impératif de ne pas échouer — implique qu’un autre incarne la partie méprisée de soi-même. Quelqu’un doit être « l’enfant stupide » qui se trompe, ou « celui qui a des ennuis » : le pensionnaire le sait intimement. Il vaut mieux que ce ne soit pas moi ! C’est la logique interne inévitable. C’est pourquoi le pensionnaire, qui vit en solitaire dans une « institution totale » et sans aucune intimité — ni même dans son lit ou dans les toilettes —, a besoin d’autres personnes autour de lui pour incarner les rôles qu’il veut éviter.

 

Duplicité acquise

Il faut donc s’attendre à une forme de duplicité acquises chez les rescapés des internats, du fait du mécanisme de dissociation que nous venons d’aborder. Mais les effets du placement en institution sur le psychisme des enfants sont plus nombreux encore, et les institutions exclusivement masculines ont leurs impacts spécifiques, principalement liés à la hiérarchie, à la compétition et aux privilèges. Le système repose en alternance sur le renforcement et la dévalorisation de l’ego masculin — une forme de conditionnement supposé forger le caractère et préparer à la vie réelle. Les adolescents des internats britanniques doivent s’habituer à ces exercices, inscrits dans la tradition. Eton, par exemple, organise régulièrement des élections internes pour ses nombreuses sociétés : l’idée est de former ses élèves à leurs futures fonctions publiques, de les habituer à se valoriser à l’excès et à encaisser les échecs. Les différents rituels observés dans les résidences universitaires de l’anglosphère semblent être fondés sur un modèle similaire.

S’il est encouragé à penser et à ressentir dans le cadre d’une psychothérapie, l’ancien pensionnaire peut découvrir qu’il se vit comme une somme de personnalités distinctes. Peut-être une qui présente une façade de confiance — comme il lui a été demandé pour « réussir » — et une autre, toujours sur le qui-vive, qui ne sait jamais quand il sera démasqué et humilié. L’une d’entre elles a peut-être le sentiment d’en savoir plus que les autorités, et une autre se sent tout à fait incapable de mener à bien un projet valorisant. Il y en a peut-être une qui a des projets à n’en plus finir et une autre qui n’arrive pas à se lever le matin ou à arrêter de fumer. Le rescapé de l’internat peut découvrir qu’il est soumis à plusieurs voix intérieures qui lui hurlent à l’oreille : l’une lui dit qu’il est dangereux de montrer son vrai visage ; une autre lui souffle de se conformer à tout prix ; une autre encore prétend que la vie est une question de réussite, tandis qu’une dernière lui suggère que tous ses efforts sont vains et qu’il n’y a rien sous son armure de protection.

Il n’est pas vraiment surprenant que l’ex-interné se retrouve face à toutes ces difficultés lorsqu’il commence à s’ouvrir à sa vérité intérieure et à desserrer l’étau de ses conditionnements. On l’a jeté dans une institution à un âge précoce pour qu’il cesse d’être un enfant « non dégrossi » ; on l’a forcé à se débarrasser de son enfant intérieur et à devenir un winner aussi vite que possible ; il doit faire fructifier le « généreux » investissement que ses parents ont fait sur lui, non pas en épanouissant son être intérieur, mais en exploitant toutes ses capacités à prétendre et à faire. Il a dû trahir sa vraie nature — quelle qu’elle fut — à de multiples reprises pour survivre et satisfaire ses investisseurs, puis rejoindre un cercle d’individus qui ne souhaitent pas non plus le bien de son « vrai soi ». C’est un cycle infernal d’auto-réinvention et d’auto-trahison maintes fois répété. Il n’est pas étonnant que les nombreux romans de l’ex-espion britannique, ex-pensionnaire et ancien professeur d’Eton, John Le Carré, reprennent inlassablement ces mêmes thèmes au cours de soixante années d’écriture, sans qu’il se sente de les analyser plus en profondeur[19].

En effet, en s’appuyant sur la dissociation et le cloisonnement comme principaux mécanismes de survie psychologique et sur l’hypervigilance liée au traumatisme occulté qui en résulte, l’internat ne produit pas des individus adaptés à un microcosme dont les valeurs sont fondées sur la vie familiale, l’échange et le partage, ni à un macrocosme qui aurait un besoin urgent de solutions communautaires coopératives. À l’extrême, on pourrait avancer que l’internat forme ses anciens élèves à la sociopathie et à la duplicité. Ces traits de caractère et les revendications qui les accompagnent en termes de privilèges — que les institutions d’élite encouragent — doivent être dénoncés socialement, car comme l’a dit le psychanalyste jungien James Grotstein :

« Quand un esprit innocent a été privé de ses droits les plus élémentaires, il peut devenir diabolique[20]. »

En termes simples, Grotstein veut dire que si vous conditionnez une jeune personne à renoncer aux droits naturels que lui confère le simple fait d’être en vie, vous pouvez vous attendre à ce qu’elle se comporte mal. Voici une observation d’un autre disciple de Jung allant dans le même sens. Dans « Strategic Lying » — à savoir Le Mensonge stratégique —, un article publié en 2021 dans l’International Journal of Press/Politics, les professeurs Ivor Gaber et Caroline Fisher montrent ce que cela peut impliquer concrètement :

« En utilisant le référendum sur le Brexit au Royaume-Uni et les élections générales de 2019 comme étude de cas, cet article conceptuel soutient que le « mensonge politique stratégique » a été conçu comme un dispositif d’amorçage permettant de mettre en place un nouvel agenda politique. En tant que tactique de campagne efficace, le « mensonge stratégique » représente un développement de la propagande politique — d’abord manifeste dans les médias de masse — qui s’est intensifiée avec la professionnalisation croissante des communications politiques et l’essor des médias sociaux21. »

Les lecteurs noteront que de nombreux dirigeants anglophones récents, par exemple David Cameron et Boris Johnson, ont été élevés dans des internats d’élite non mixtes — tout comme le fut Donald Trump dans une institution militaire réputée pour ses rituels de bizutage[22]. Nous ne devrions donc pas être surpris que de tels dirigeants aient dû développer des personnalités de survie stratégique, qu’ils puissent être rompus à l’art du mensonge stratégique et n’y voir aucun mal. Ils le pratiquent sans que cela leur pose de problème, peut-être sans même s’en rendre compte, puisqu’ils ne peuvent remettre en cause l’éducation « privilégiée » qu’ils ont reçue dans leur enfance.

 

Une science manquante : la psychologie du développement

La découverte fondamentale de l’inconscient humain par Sigmund Freud présentait au moins trois lacunes majeures. Premièrement, Freud n’a pas réagi à l’incidence considérable des abus sexuels sur les enfants dans la Vienne de la seconde partie du 19e siècle, comme l’a si bien décrit Jeffrey Masson[23]. En deuxième lieu, Freud n’a pas compris la sexualité féminine. Troisièmement, et c’est un point crucial pour la présente étude, il a donné l’impression durable que l’enfance et la petite enfance étaient les seules périodes formatrices importantes de la vie humaine. La psychologie du développement reste cependant un outil essentiel pour comprendre les besoins des enfants avant et après la puberté et à l’adolescence, et donc les conséquences de leur internement dans les écoles et les résidences universitaires. Il n’est donc pas surprenant que cette psychologie ait été largement ignorée dans l’anglosphère.

L’étude des processus de développement, dont Jean Piaget a été le pionnier à Genève, qui s’est poursuivie par les travaux psychanalytiques de Karen Horney et d’Erik Erikson, a moins marqué la compréhension psychothérapeutique qu’elle ne l’aurait dû. Jusque dans les années 1970, la sexualité infantile était encore considérée comme le principal facteur d’influence sur le comportement en Grande-Bretagne et aux États-Unis, et pendant bien plus longtemps en France, où la sur-symbolisation lacanienne compliquait tout. Ce n’est qu’au milieu du 20e siècle que les besoins fondamentaux des nourrissons ont commencé à être systématiquement étudiés en termes d’attachement, d’harmonisation émotionnelle et d’individuation. Et bizarrement, cela s’est passé en Grande-Bretagne !

En 1936 déjà, le jeune psychiatre écossais Ian Suttie a soutenu, dans un livre ironiquement publié le jour de sa mort, à 36 ans, que Freud avait négligé ce qu’il appelait « le tabou de la tendresse » en étant aveuglé par la sexualité . L’un de ses exemples était la façon dont les classes supérieures britanniques envoyaient leurs enfants dans des pensionnats sans s’interroger sur cette forme d’abandon. Suttie a été le mentor de John Bowlby, qui a fondé la théorie de l’attachement dans les années 1950. Les travaux de Bowlby étaient contemporains à ceux de Donald Winnicott sur l’harmonisation émotionnelle et à ceux de Ronald Fairbairn sur les « objets internes ». Bowlby avait été envoyé en internat à sept ans et confessa par la suite y avoir terriblement souffert. « Je n’enverrais pas un chien en pension à l’âge de sept ans », remarquait-il dans son livre Separation: Anxiety and Anger, datant de 197225. Mais il n’a pas poussé plus loin ses investigations — pensant peut-être que c’était une question trop personnelle pour mériter une étude scientifique.

L’absence d’investigation thérapeutique sur les conséquences de l’internement résidentiel fait figure de paradoxe dans une Grande-Bretagne obsédée par les pensionnats. À l’époque où j’ai débuté mes recherches, en 1989, je me sentais tout à fait seul face à cette situation. Quelques années plus tard, j’ai découvert que d’autres avaient soulevé le problème. Dans un article publié dans le British Journal of Psychotherapy en 2011, ma collègue jungienne Joy Schaverien a cité des exemples de psychanalystes célèbres tels que John Bowlby, Wilfred Bion et Patrick Casement, dont les thérapeutes n’avaient pas relevé la portée de leurs expériences d’internat dans leurs propres analyses[26]. Schaverien a judicieusement nommé ce problème le « syndrome de l’internat » et s’en est inspirée plus tard pour un livre portant ce titre[27].

À ma connaissance, le premier auteur à souligner l’importance du contexte de formation de ces théoriciens britanniques est le professeur Bessel van der Kolk, chercheur hollando-américain réputé pour ses travaux sur les traumatismes. Voici ce qu’il pense de sa visite de la célèbre clinique Tavistock de Londres et des portraits de ses pères fondateurs, Donald Winnicott, Harry Guntrip, Wilfred Bion et John Bowlby :

« L’étude scientifique de la relation vitale entre les nourrissons et leur mère a été lancée par des Anglais de la classe supérieure qui ont été arrachés à leur famille alors qu’ils étaient de jeunes garçons pour être envoyés dans des pensionnats, où ils ont été élevés dans un cadre régimenté de même sexe[28]. »

La psychologie du développement est bien plus appréciée dans le pays d’origine de van der Kolk, qui compte les adolescents les plus heureux du monde occidental, selon les rapports de l’UNICEF, alors que ceux de la Grande-Bretagne figurent régulièrement en queue de ce classement[29]. D’après Willem Poppeliers, un autre psychologue du développement néerlandais, nous devrions considérer l’adolescence comme une période où nous mûrissons beaucoup plus vite physiquement qu’émotionnellement et où nous avons donc besoin de beaucoup plus de soutien parental qu’on ne l’imagine généralement — et cela jusqu’à 24 ans environ[30]. C’est aussi la tranche d’âge pour laquelle les travaux récents les plus remarquables ont été réalisés sur la question des traumatismes par le professeur Onno van der Hart, toujours aux Pays-Bas[31].

Sur le plan de l’évolution, les humains sont restés conditionnés par leur nature de mammifères : en raison de notre tête surdimensionnée par rapport aux hanches de nos mères aux pieds agiles, nous sommes nés, pour ainsi dire, prématurément. C’est pourquoi nous avons toujours besoin d’un parentage actif pendant de nombreuses années et jusqu’à l’adolescence[32]. De plus, nous avons le système nerveux d’un animal social qui a évolué en petites troupes nomades où les relations représentaient une compétence adaptative fondamentale. Les institutions regroupant un grand nombre de personnes d’âge et de sexe similaire, avec des traditions et des règles de fonctionnement autoréférencées, vont à l’encontre de cet héritage ancestral, de sorte que des efforts considérables sont nécessaires pour s’adapter à de telles conditions.

 

Conclusions cliniques

Au fil des ans, en essayant d’assembler toutes les pièces de ce puzzle très particulier, j’ai été confronté à plusieurs difficultés :

  • Premièrement, le déni et la banalisation du public britannique. Même si aucune théorie du développement de l’enfant n’encourage l’internement et que les travailleurs sociaux font aujourd’hui de gros efforts pour garder les enfants dans des familles, les réactions d’hostilité sont nombreuses lorsqu’ils se montrent sceptiques du système d’internat.
  • Deuxièmement et jusqu’à récemment, l’incapacité des cercles de psychothérapie britanniques à reconnaître le syndrome de l’internat. On l’a vu, les grands théoriciens de la psychologie britanniques en ont souffert et certains praticiens peuvent avoir envoyé leurs propres enfants en internat. En outre, la psychologie du développement des adolescents est peu étudiée dans les formations classiques de psychothérapie anglophones.
  • Troisièmement, le syndrome de l’internat apparaît de nombreuses années après l’événement. Il peut débuter à sept ans et émerger 25 à 50 ans plus tard, d’où la difficulté d’effectuer des recherches quantitatives. De plus, les anciens pensionnaires rencontrent d’énormes difficultés à se rétablir, même lorsqu’ils sont motivés. Il est donc peu probable que cette thématique attire beaucoup de fonds.
  • Quatrièmement, un environnement socio-politiques peu favorable. Il existe un puissant lobby spécifiquement opposé à ces recherches, agissant en faveur des internats traditionnel dans les milieux politiques et économiques.

Ces difficultés m’ont amenée à chercher hors de Grande-Bretagne les meilleurs spécialistes en neurosciences psychiatriques pour comprendre les impacts sur le cerveau et les dommages à long terme résultant de l’internement en institution, de la formation hyper-rationnelle prodiguée et de la non-reconnaissance de leurs effets traumatisants. Le fait de considérer l’internat comme un traumatisme complexe ou développemental — lorsque les enfants ne peuvent compter sur les personnes qui devraient s’occuper d’eux — plutôt que comme le résultat d’événements traumatisants spécifiques m’a amené à conduire des recherches sur la puberté et les besoins de développement des adolescents, principalement aux Pays-Bas.

J’en conclus que de tels conditionnements éducatifs produisent généralement des individus dotés de facultés cognitives élevées, d’une grande aptitude à se valoriser et d’une forte loyauté de classe. Leurs personnalités sont compétentes en apparence, mais fragiles et fondamentalement anxieuses, et manifestent un manque criant d’intelligence relationnelle. Les neurosciences ont montré qu’en l’absence de fluidité émotionnelle, il est peu probable que de bonnes décisions soient prises. La traumatologie et la psychologie d’entreprise insistent sur le fait que la résilience est plus fréquente chez les personnes ayant de solides liens affectifs, sans antécédents de traumatisme dans l’enfance.

Les étudiants issus de l’enseignement résidentiel britannique et post-colonial sont surreprésentés dans les cercles du leadership national — sans mérite pour cela. La formation de ces élites engendre régulièrement des personnalités incompétentes, visiblement inadaptées aux réalités actuelles qui nécessitent des prises de décision globales, des solutions communautaires empathiques et relationnelles. Je suggère donc que l’éducation en internat soit dénoncée pour les graves conséquences psychologiques qu’elle engendre, éliminée progressivement et remplacée par une éducation plus holistique et respectueuse des enfants.

Nick Duffell*

Adaptation française : Marc-André Cotton

© N. Duffell – 10.2022

 

*Nick Duffell est psychothérapeute, formateur et auteur de The Making of Them (2000) et Wounded Leaders (2014) ; il est également coauteur de Sex, Love and the Dangers of Intimacy (2002), Trauma, Abandon and Privilege (2016) et The Simpol Solution (2017). En tant que psychohistorien, il défend une psychologie des profondeurs sur les questions affectant notre vie publique, comme l'identité et les émotions, la peur et la vulnérabilité.

 

 


Notes :

[1] Higher Education Policy Institute Annual Soft-Power Ranking Policy, Note 26, août 2020, https://www.hepi.ac.uk/wp-content/uploads/2020/08/HEPI-Soft-Power-Ranking-2020.pdf.

[2] Nick Duffell, The Making of Them: The British Attitude to Children and the Boarding School System, Lone Arrow Press, 2000 ; Wounded Leaders: British Elitism and the Entitlement Illusion—a Psychohistory, Lone Arrow Press, 2014; avec Thurstine Basset, Trauma, Abandonment and Privilege: A guide to therapeutic work with Boarding School survivors, Routledge, 2016.

[3] Simon Partridge, “The 0.7 per cent problem is much worse than the 7 per cent problem”, in Private Educational Policy Forum, 30 juin 2021, https://www.pepf.co.uk/opinion/the-0-7-per-cent-problem-is-much-worse-than-the-7-per-cent-problem/.

[4] Interviewé par le réalisateur Ros Edwards, Inside the Mind: Freddie Mercury, Honey Bee TV, 2021.

[5] Thomas Hughes, Tom Brown’s School Days, Oxford World Classics, 1857, https://www.gutenberg.org/files/1480/1480-h/1480-h.htm.

[6] “Production-Line Living”, BBC Radio 3, https://www.bbc.co.uk/programmes/b03f86k6. Dans ce podcast, l’écrivain et diffuseur Al Kennedy interroge divers experts et se demande si l’introduction de la chaîne de montage marque le point historique à partir duquel nous avons cessé d’être pleinement humains. “Production-Line Living” a été diffusé dans le cadre du festival Free Thinking 2013 de la BBC Radio 3 à Sage Gateshead, qui posait la question « Qui est aux commandes ? ».

[7] Lire “Honouring the Truth, Reconciling for the Future”, résumé du rapport final de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada sur le système canadien d’internat imposé, pendant plus d’un siècle, aux enfants autochtones du pays, https://irsi.ubc.ca/sites/default/files/inline-files/Executive_Summary_English_Web.pdf.

[8] Thomas Hughes, op. cit.

[9] Noel Annan, Our Age, Portrait of a Generation, Weidenfeld & Nicolson, 1990.

[10] Nick Duffell, 2000 et 2014, op. cit.

[11] Will Hutton, The State We’re In, Vintage, 1996.

[12] Dr Antonio R. Damasio, Descartes’ Error: Emotion, Reason, and the Human Brain, Avon Books, 1994.

[13] Nick Duffell, 2014, op. cit.

[14] Will Hutton, “David Cameron’s Act of Crass Stupidity on Europe”, The Observer, 11.12.2011.

[15] Robert Verkaik, Posh Boys: How the English Public Schools Ruin Britain, One World Publishing, 2018. Lire le compte-rendu de ce livre par Nick Duffell pour AHPb Magazine for Self & Society, No 3, été 2019, https://ahpb.org/index.php/nl-2019-t2-n3-nick-duffell-review-2/.

[16] Simon Partridge, “Trauma at the Threshold: An Eight-Year-Old Goes to Boarding School”, Attachment: New Directions in Psychotherapy and Relational Psychoanalysis, Vol. 3, November 2007, pp. 310-312, https://www.bss-support.org.uk/wp-content/uploads/2021/03/11-Partridge-310-312.pdf.

[17] Nick Duffell, 2000 et 2014, op. cit.

[18] Alice Miller, C’est pour ton bien—Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, Aubier, 1983, p. 19.

[19] Je l’ai appris par une correspondance privée avec l’auteur David Cornwell, alias John Le Carré, à la fin des années 1990.

[20] James Grotstein, “Forgery of the Soul”, in Marie Coleman Nelson et Michael Eigen, Evil, Self and Culture, Human Sciences Press, 1984.

[21] Caroline Fisher et Ivor Gaber, “‘Strategic Lyin’: The Case of Brexit and the 2019 U.K. Election”, 17.03.2021, The International Journal of Press/Politics https://doi.org/10.1177/1940161221994100.

22 Nick Duffell, “‘Boarding Schools are a National Security Threat’”, Foreign Policy Magazine, 06.07.2016, https://foreignpolicy.com/2016/07/06/boarding-schools-are-a-national-security-threat/.

[23] Jeffrey M. Masson, The Assault on Truth: Freud’s Suppression of the Seduction Theory, Farrar Straus & Giroux, 1984.

[24] Ian D. Suttie, The Origins of Love and Hate, Routledge, 1935, Free Association Books, 1988.

[25] John Bowlby, Attachment and Loss. Vol 2: Separation, Anxiety and Anger, Hogarth Press, 1973.

[26] Joy Schaverien, “Boarding School Syndrome: Broken Attachments—A Hidden Trauma”, British Journal of Psychotherapy, mars 2011, Vol. 27, No 2, pp. 138-155.

[27] Joy Schaverien, Boarding School Syndrome: The Psychological Trauma of the ‘Privileged’ Child, Routledge, 2014.

[28] Bessel van der Kolk, The Body Keeps the Score: Brain, Mind and Body in the Healing of Trauma, Viking, 2014.

[29] “An Overview of Child Well-being in Rich Countries”, UNICEF, 2007, https://www.unicef-irc.org/publications/pdf/rc7_eng.pdf.

[30] Willem Poppeliers et Martin Broesterhuizen, Sexual Grounding Therapy, Protocol Media Productions, 2007.

[31] Kathy Steele, Susan Boon et Onno van der Hart, Treating Trauma-related Dissociation, W. W. Norton & Co, 2017.

[32] Voir Jean Liedloff, The Continuum Concept, Penguin, 1986.