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Un déni de conscience

par Sylvie Vermeulen

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 6 (octobre 2002)


Résumé : L’humiliation de la conscience enfantine détermine des pathologies individuelles et collectives. Témoignage et réflexion.


Dans mon village de Normandie, vivait un communiste, un rouge, une grande gueule que tout le monde connaissait. Les instituteurs savaient que j’étais sa fille. En 1957, en pleine guerre froide, la répression des idées communistes était très forte. Je sentais constamment une menace physique planer sur notre famille.


Capacités oratoires

À l’école, on apprenait à une fille de communiste non pas à s’exprimer clairement, mais à se taire, ce qui me laissa un sentiment de complète inaptitude. Toutes mes interventions, toutes mes questions étaient systématiquement humiliées car elles étaient évidemment en relation avec les pensées et les idées de mon père.

Si l’instituteur disait «Vous vous rendez compte! En ce temps-là [au Moyen âge], on payait pour traverser un pont » et que je levais la main pour dire qu’aujourd’hui on payait aussi pour passer sur le Pont de Tancarville, toutes ses capacités oratoires lui servaient alors à me réduire, devant mes camarades, à la plus idiotes des idiotes qui ne comprenait rien à rien.


Handicap

Je ne comprenais pas cet acharnement. Il n’y eut personne pour me permettre d’exprimer ma façon de sentir le monde et les humains qui n’était pas celle de ce père dont j’avais si peur. Le blocage était complet, l’échec scolaire aussi. J’ai terriblement souffert du handicap occasionné. Je me suis sentie longtemps incapable et bizarrement différente. À 20 ans, je ne savais pas pourquoi j’avais la douloureuse sensation d’être totalement perturbée, ignorante et qui plus est, incompréhensible pour les autres. Tout me paraissait incohérent.

À l’école, j’ai appris à refouler ma souffrance, à réprimer mes élans, mes mouvements, à me taire et à m’accrocher intérieurement à une image positive de moi et du monde, tant le harcèlement psychologique de mes enseignants a été actif. C’est du fond de ce gouffre de désespoir que je décidai de m’enseigner dans le but de réaliser comment nous en étions arrivés là et réalisai bientôt que mon histoire ressemblait à celle de beaucoup d’autres.


Obéissance

Historiquement, lorsque les enfants furent obligés d’aller à l’école, les bases relationnelles mises en pratique dans les familles se précisèrent. En les enfermant tous dans une même structure éducative, sous le regard et les coups des maîtres, les « points forts » de la problématique familiale devinrent publics. Dès lors, les enfants supportèrent en commun le regard que chacun à sa manière subissait déjà de ses parents. De bouche à nourrir, ils passèrent au statut d’ignorant crasse à discipliner et à instruire. Le mépris de la conscience de l’enfant était tel qu’il fut réduit à un rien dont la réussite dépendait uniquement de son obéissance à ses maîtres.


Identifiés

En arrivant à l’école, l’enfant est identifié au reflet qui marque déjà son visage et ses comportements. Personne ne voit que l’être est encore là, prêt à discerner l’harmonieux, le vrai et le juste de la dysharmonie, du faux et de l’injustice, quémandant la conscience là-même où il ne rencontre que des ordres aveugles. Au premier regard de son maître, l’enfant sait que ce dernier va lui faire endosser le rôle dans lequel sa souffrance refoulée l’enferme. L’écoute de cette souffrance et la relation constante à cette présence réelle de l’être permettrait à l’enfant de s’en libérer petit à petit et de mieux comprendre son histoire.

Le présent de chacun est envahi par la conjonction infinie des problématiques individuelles, qui entrent en résonance et, d’actes en actes, sont légitimées par le groupe au point de devenir une opinion publique, un mouvement collectif, puis une institution comme l’Éducation nationale.

Cette capacité à se saisir des rejouements individuels est développée par notre conscience intuitive, afin que nous puissions mettre à jour les rouages de notre problématique personnelle et réaliser notre véritable nature. Nous sommes tous concernés.

Sylvie Vermeulen

© S. Vermeulen – 03.2002 / www.regardconscient.net