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Le « non » humilié de l'enfant

par Marc-André Cotton

Cet article est paru dans la revue Regard conscient No 21 (juin 2005)


Résumé : L’interprétation destructrice que les adultes infligent à l’expression de la vie de l’enfant est manifeste dans le mépris des élites européennes pour le « non » populaire au Traité constitutionnel.


Le débat européen sur le Traité constitutionnel marque une pause avec le refus de ce texte par une majorité d’électeurs français et néerlandais, les 29 mai et 1er juin dernier. Dans les mois qui ont précédé ces consultations comme après l’annonce des résultats, l’expression de cette volonté populaire a été copieusement humiliée par la plupart des médias, nationaux ou étrangers. Alors que les sondages donnaient le « non » gagnant, La Stampa de Turin écrivit par exemple : « On s’interroge sur l’état d’esprit de ce peuple [français] si captif de son passé national, si revêche et bougon quand il s’agit de changer d’habitudes, de règles ou de projets pour l’avenir. » (1) De façon analogue, au lendemain du rejet français, Le Temps de Genève vit dans ce résultat « une telle macédoine de frustrations, de peurs et de revendications contradictoires qu’il ne s’en dégage aucune impulsion ». (2)


Quand l’enfant dit « non »

Cette condamnation quasi unanime d’une prise de position populaire, pourtant issue d’un débat public vif et nourri, ne s’explique pas seulement par le parti pris idéologique des médias dominants en faveur de l’Europe libérale. Dans la distribution des rôles sociaux et quelle que soit leur couleur politique, les commentateurs qui font autorité sont d’abord investis d’une fonction parentale. Leur discours est donc empreint du mépris que les adultes infligent à l’expression de la conscience de l’enfant, dès son plus jeune âge.


Mépris

En dépeignant le « non » français sous les traits d’une grenouille « frapadingue », ce caricaturiste anglais illustre malgré lui le mépris que les adultes infligent au « non » de l’enfant, par lequel ce dernier manifeste son positionnement salutaire face à la névrose parentale.

(Dessin de Riddel, paru dans The Guardian, Londres, mai 2005)


Par un mécanisme de déplacement vers la sphère publique, ces humiliations sont mises en scène entre les élites et le peuple que celles-ci devraient représenter. Les qualificatifs que les chroniqueurs attribuent à l’expression de ce refus populaire reflètent ainsi la violence avec laquelle les parents répriment le « non » que l’enfant - en phase avec sa conscience - oppose résolument à leur névrose, en le jugeant revêche, bougon, frustré, peureux et revendicateur…


Des parents sans repères

Le magazine français Vies de famille se fait régulièrement l’écho de cette idéologie éducative qui dénie à l’enfant sa dimension d’être conscient. On peut y lire que celui-ci est envahi de « pulsions très fortes dans sa petite enfance » et que seules les règles parentales peuvent l’empêcher de se transformer en « tyran ». Une psychothérapeute explique: « Laisser l’enfant trop décisionnaire crée chez lui beaucoup d’anxiété et peut se traduire par des troubles de sommeil, de grosses colères, etc. Cela le soulage que l’on décide pour lui et qu’on lui résiste de temps à autre. » (3)

Cette dialectique justifie la répression que les adultes rejouent sur l’enfant, au mépris de sa conscience. Vies de famille poursuit : « Quand un enfant fait une bêtise, il le sait parfaitement… Consciemment ou non, selon son âge, il s’en sent coupable. Une sanction appropriée vient le soulager du poids de cette culpabilité. » (4) L’interprétation destructrice que les parents infligent à l’expression de l’enfant leur permet ainsi de perpétuer leurs schémas névrotiques. Dans cette perspective, le « non » du peuple aux mises en scène des élites est une marque de lucidité salutaire qui révèle l’attachement de celles-ci à leur système de pensée.

Marc-André Cotton

Notes :

(1) Barbara Spinelli, Une maladie bien française, Courrier international No 756, 28.4.05.

(2) Jean-Jacques Roth, Révolutionnaires du statu quo, Le Temps, 30.5.05.

(3) Béatrice Copper-Royer, citée par Gisèle Ginsberg, « Aidez-moi à trouver mes repères », Vies de famille, magazine de la Caisse d’allocations familiales, février 2005.

(4) Gisèle Ginsberg, ibid.