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Vers une Pédagogie noire 2.0 ?

par Marc-André Cotton

Cet article est paru dans la revue PEPS No 35 (hiver 2021)

Résumé : Certains professionnels de l’enfance montent au créneau pour condamner la parentalité bienveillante, coupable à leurs yeux de propager le fantasme d’un psychisme infantile naturellement bon. Très attachés aux dogmes de la pensée freudienne, ils allèguent l’existence d’une violence primaire chez le petit enfant pour justifier la répression précoce de son expressivité au nom des règles familiales et sociales. Quitte à promouvoir auprès des jeunes parents des mesures punitives d’un autre âge.

 

Chacun connaît la Pédagogie noire popularisée par les travaux d’Alice Miller, qui dénonçait dans les années 1970 déjà une attitude parentale fondée sur le mépris et la persécution de la vitalité de l’enfant[1]. Depuis, soixante-deux États ont interdit les châtiments corporels et autres traitements éducatifs dégradants dans les familles, les plus récents travaux en neurosciences affectives ayant largement confirmé les grands dangers que ces violences font courir à nos sociétés[2]. Certains conseils donnés aux parents parfois déboussolés par cette évolution méritent cependant réflexion. Ce catéchisme d’un autre âge que nous avons congédié par la grande porte reviendrait-il subrepticement par la fenêtre ?

 

Violences psychologiques

Le magazine Parents estime par exemple que certains comportements d’enfants doivent être réprimandés et qu’une sanction s’impose. Un psychologue en vogue conseille l’isolement dans la chambre ou dans le couloir, la privation d’un plaisir ou l’imposition d’une corvée jugée réparatrice. « Ce n’est pas facile, mais il faut aller au bout de la punition malgré les pleurs, ne pas changer d’avis[3]... » Bien que la loi anti-fessée adoptée par la France interdise également les violences psychologiques, il semble qu’aux yeux du grand public ce type de manipulations n’en fasse pas partie. La volonté de réprimer la vérité de l’enfant est pourtant manifeste.

Le champ de la parentalité dite positive n’est pas non plus indemne de telles inconséquences. Ainsi le magazine québécois Naître et Grandir juge-t-il nécessaire d’avoir recours à la discipline pour « éliminer les comportements non acceptables » par le renforcement – des félicitations ou l’obtention d’un privilège, par exemple –, la punition ou le retrait d’attention[4]. Également répandu en France, le Tableau de motivation est présenté comme un outil de pédagogie positive permettant de « poser des attentes claires de la part des parents » tout en laissant à l’enfant du temps pour modifier ses habitudes[5]. Là encore, ce sont les adultes qui fixent seuls les règles du vivre ensemble et tentent d’y conformer leur progéniture.

 

Agressivité supposée de l’enfant

Parallèlement, certains professionnels de la santé mentale, très attachés aux dogmes de la pensée freudienne, montent au créneau pour « rétablir les limites éducatives défaillantes sur la scène familiale » et dénoncent le fantasme d’un psychisme infantile naturellement bon et perverti par la société[6]. Critiquant les avancées des neurosciences affectives, ils condamnent « le déni de l’agressivité [de l’enfant] » dont se rendraient coupables les partisans d’une parentalité bienveillante, arguant d’une « réalité pulsionnelle » amplement attestée par la psychanalyse[7].

L’allégation que l’agressivité supposée de l’enfant doive être réprimée n’est pas nouvelle puisqu’elle a été conjecturée par Freud dans sa fameuse théorie dite des pulsions (lire l’encadré). Dans un ouvrage destiné aux praticiens du champ psy, une psychologue pour enfants et adolescents affirme ainsi que « la psychanalyse a objectivé depuis bien longtemps l’existence d’une violence primaire du petit enfant[8] ». Parmi les signes d’un manque de répression des pulsions chez les jeunes, elle cite pêle-mêle « des atteintes narcissiques, carences affectives et procédés obsessionnels tyranniques[9] » qui devraient disparaître avec la mise en place de plus fortes limites éducatives.

 

Inflexibilité parentale

Sur le plan de ses performances scolaires et toujours selon cette autrice, ce qu’elle nomme une « problématique [de la] limite » pourrait rendre compte de « psychopathologies » aussi diverses que des troubles de déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), un diagnostic de haut quotient intellectuel (HQI) ou des troubles du spectre de l’autisme (TSA). Dans ce cas, elle conseille systématiquement des mesures punitives visant à « contenir la pulsionnalité de l’enfant » – essentiellement par l’exclusion du fautif hors de l’espace commun.

L’idée, argumente-t-elle dans la droite ligne des théories freudiennes, c’est que l’enfant qui transgresse les règles fixées par les adultes serait « en appel de limites », autrement dit qu’il aurait besoin de cette sanction, l’inflexibilité parentale devant être garante de sa docilité puisqu’aucune voie de négociation ne lui sera offerte. Et l’autrice d’ajouter : « [L’enfant] se sent contenu par une force supérieure protectrice, qui prend en charge de façon éclairée son immaturité[10]. »

 

Maltraitance émotionnelle

À la lecture de tels propos, l’on ne peut que rester sans voix devant l’incapacité de l’intéressée à prendre en compte son propre vécu de l’enfance – en d’autres termes à se reconnecter avec le drame que fut sa propre histoire. Sous l’emprise du mécanisme de la dissociation qui nous permet de tenir à distance nos blessures (ici peut-être de douloureuses ruptures d’attachement), elle est alors entraînée dans la reproduction compulsive de la violence subie, mais résolument occultée – et la caution de la psychanalyse l’y encourage.

« Il ne faut pas hésiter à laisser l’enfant, au-delà de quatre ans, une demi-heure ou plus dans sa chambre, écrit encore cette psychologue sans sourciller. Car l’enjeu, ne l’oublions pas, est de lui faire passer un moment assez inconfortable pour qu’il ne recommence pas... » Là encore, le positionnement répressif de l’adulte l’empêche d’entrer en empathie avec le ressenti du plus jeune et d’établir un lien authentique avec lui. Consultée par des parents aux prises avec leur propre histoire non résolue, elle pourra alors suggérer de mettre en scène une brimade qu’elle a sans doute subie, considérant son insistance à en justifier les mérites, et qu’il faut bien appeler une maltraitance émotionnelle !

 

Retrouver l’intégrité de notre conscience

Alors comment sortir du cycle de la répétition des violences subies pour accompagner nos enfants dans une parentalité véritablement bienveillante ? Rappelons-nous que l’enfant a le besoin fondamental d’être confirmé dans toutes les dimensions de son être et comme le centre de sa propre activité. S’il doit renoncer à vivre sa détresse parce que ses parents sont indisponibles ou qu’ils le contraignent à se soumettre à leurs attentes, il deviendra étranger à lui-même et construira une personnalité fictive – celle d’un « enfant sage » par exemple.

Rappelons-nous surtout que c’est en nous reconnectant à notre vécu d’enfant, par un travail d’introspection allant dans ce sens, que nous retrouverons la « conscience émotionnelle » dont parlait déjà Alice Miller – et donc les gestes justes avec nos propres enfants. De notre capacité à mettre en cause notre éducation dépend l’établissement de relations sereines avec eux. Et la reconnaissance que, dans chacune de leurs manifestations, s’exprime une spontanéité qui témoigne d’une conscience agissante. Celle justement que nous avons été contraints de réprimer sous le feu des injonctions parentales.

Marc-André Cotton

© M.A. Cotton – 12.2021 / regardconscient.net


L’enfant est-il « narcissique » ?

Cette idée a été popularisée par la psychanalyse sur la base de la théorie freudienne de la sexualité infantile. À partir de l’analyse du cas Schreber, un magistrat allemand renommé souffrant de délires de persécution, Freud avait postulé l’existence chez l’enfant d’un « stade narcissique » le conduisant à se prendre lui-même comme objet d’amour (fig. 1). Pour lui, cet investissement du moi serait à l’origine d’une surestimation de la puissance de ses désirs. La confrontation souvent conflictuelle avec son entourage le contraindrait à sortir des frontières du narcissisme et à placer sa libido sur d’autres « objets » – ce terme pouvant désigner une personne ou une chose, réelle ou non[11].

Fig. 1: Dans sa théorie des pulsions, Sigmund Freud a projeté un humiliant « stade narcissique » sur la curiosité naturelle du jeune enfant. (photo M.A. Cotton).

Dans son premier livre, Le Drame de l’enfant doué, Alice Miller dénonce vivement la notion de narcissisme, si ambiguë qu’elle est devenue pratiquement inutilisable et de plus chargée d’un contenu émotionnel très négatif : le mot peut désigner un état, un stade du développement, un trait de caractère ou même une maladie. Elle observe que les parents ne sont généralement pas conscients qu’ils utilisent leurs enfants pour satisfaire leurs propres désirs et sont persuadés de devoir les éduquer dans ce sens. Si ceux-ci manifestent des désirs propres allant à l’encontre de ceux de leurs parents, ils seront souvent mal jugés et corrigés[12].

Sur l’origine du « trouble narcissique », Alice Miller a aussi fait œuvre de pionnière en la situant dans l’adaptation du nourrisson, puis de l’enfant, aux contraintes de son environnement éducatif. « Une des conséquences graves de cette adaptation, écrit-elle, est l’impossibilité de vivre consciemment, comme enfant et plus tard comme adulte, certains de ses propres sentiments[13]. » La maladie psychique devient alors une manière de mettre en scène ce drame originel profondément refoulé. Elle fait par exemple remarquer que le père du paranoïaque Schreber était un fervent adepte de la Pédagogie noire, ce dont Freud n’a tenu aucun compte[14].

MCo




Notes :
[1] Lire à ce propos « La Pédagogie noire », le prologue de mon ouvrage Au nom du père, les années Bush et l’héritage de la violence éducative, L’Instant présent, 2014, disponible sur https://regardconscient.net/archi14/1401pedagogienoire2.html.

[2] Voir l’article du Dr Muriel Salmona, « Pourquoi interdire les punitions corporelles et les autres violences au sein de la famille est une priorité humaine et de santé publique », Alice Miller, abus et maltraitance de l’enfant, http://www.alice-miller.com/pourquoi-interdire-les-punitions-corporelles-et-les-autres-violences-educatives-au-sein-de-la-famille-est-une-priorite-humaine-et-de-sante-publique/,

[3] Didier Pleux interviewé par le magazine Parents, « La punition chez les enfants », 05.08.2019, Parents, https://www.parents.fr/enfant/education-et-vie-sociale/vie-de-famille/regles-de-vie/la-punition-chez-les-enfants-13988.

[4] « La discipline chez l’enfant de 5 ans et plus », Naître et grandir, décembre 2016, https://naitreetgrandir.com/fr/etape/5-8-ans/comportement/fiche.aspx?doc=discipline-enfant-5-ans-et-plus.

[5] Élisa Laporte, « Tableau de motivation chez les enfants : comment l’utiliser à bon escient ? », Doctissimo, 25.10.2021, https://www.doctissimo.fr/famille/education/tableau-de-motivation-chez-les-enfants-comment-lutiliser-a-bon-escient/d38aba_ar.html.

[6] Caroline Goldman, File dans ta chambre, offrez des limites éducatives à vos enfants, InterÉditions, 2020, pp. 9-15.

[7] Ibid., p. 67-71.

[8] Caroline Goldman, Établir des limites éducatives, évaluation, diagnostic, action thérapeutique, Dunod, 2019, p. 8.

[9] Ibid., p. 19.

[10] Ibid., p. 76-77.

[11] Dans leur Dictionnaire de la psychanalyse, Élisabeth Roudinesco et Michel Plon soulignent : « Pour Freud, aucune conceptualisation de la relation n’existe en tant que telle, et la question de la relation du sujet à l’objet est pensée sous la catégorie des stades aux sens évolutionniste est biologique du terme. » Fayard, 1997, p. 737.

[12] Alice Miller, Le Drame de l’enfant doué, à la recherche du vrai Soi, PUF, 1983, 1990, pp. 7-8.

[13] Ibid., p. 21.

[14] Alice Miller, C’est pour ton bien, racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, Aubier, 184, p. 16.