Conférence


Dissociation traumatique et masculinité toxique : une perspective sociale et neurobiologique


par Marc-André Cotton*


Cette présentation a été faite à la Conférence annuelle de l’International Psychohistorical Association (IPhA), le 31 mai 2026.

  

 

Résumé : Cette conférence, présentée sous la forme d’un PowerPoint commenté (accessible sur YouTube), propose une lecture de la masculinité toxique à la lumière du psychotraumatisme, des neurosciences et de la psychohistoire. Elle défend l’hypothèse que la violence masculine relève moins d'une agressivité innée que d’une adaptation à des expériences traumatiques précoces, tout en soulignant le rôle des croyances culturelles qui en favorisent la reproduction. Elle conclut en plaidant pour une prévention fondée sur la protection des enfants et une meilleure reconnaissance du psychotraumatisme.

 

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Dans cette présentation, j’examine ce que l’on appelle la « masculinité toxique » sous un angle à la fois social et neurobiologique. Partout dans le monde, la violence meurtrière et sexuelle est un phénomène majoritairement masculin. Les États-Unis ne font pas exception : les hommes représentent plus de 80 % des arrestations pour crimes violents et près de 90 % des arrestations pour homicide.

Presque tous les auteurs de viols et d’agressions sexuelles sont des hommes, tandis que les femmes – et de nombreux enfants – en sont les principales victimes.

Environ une femme américaine sur cinq a été victime d’un viol ou d’une tentative de viol au cours de sa vie.

Et selon les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, environ une fille sur quatre et un garçon sur treize subissent des abus sexuels pendant leur enfance.

Cela représente des dizaines de millions de personnes – dont la plupart ont été abusées non pas par des inconnus, mais par quelqu’un qu’elles connaissaient.

Il ne s’agit donc pas de cas isolés : nous sommes confrontés à un phénomène structurel.

Et bien que les filles soient plus souvent victimes, les garçons représentent des millions de cas, souvent encore plus passés sous silence.

Je soutiendrai que la violence masculine ne peut être comprise sans reconnaître la victimisation masculine, qui est souvent niée, passée sous silence ou dissociée.

J’aborderai donc le traumatisme sous l’angle du développement et considérerai la violence comme une réaction de survie dissociative.

Les travaux du Dr Muriel Salmona, psychiatre française et spécialiste des traumatismes, fournissent un cadre solide pour comprendre ce phénomène.

Comme nous le verrons, elle décrit comment la violence extrême, en particulier la violence sexuelle et la violence subie pendant l’enfance, laisse derrière elle un état de menace permanente – un état dissociatif et neurobiologique qu’elle appelle « mémoire traumatique ».

Lorsque cette mémoire n’est ni prise en compte ni traitée, elle peut alimenter à la fois des comportements autodestructeurs et des actes violents envers autrui.

Dans cette intervention, j’explorerai comment ce modèle peut nous aider à comprendre la montée mondiale de la masculinité toxique, en mettant particulièrement l’accent sur la violence masculine aux États-Unis d’aujourd’hui.

Et je conclurai en soulignant l’importance de sensibiliser les personnes en charge des enfants et de protéger ces derniers contre toutes les formes de violence.


Structure de la présentation

En 2025, grâce à la traductrice américaine Kate Rose, l’un des best-sellers du Dr Salmona a été publié en anglais par Routledge, sous le titre Sexual Violence, Dissociation, and Inequality: A Guide to Understanding Traumatic Memory.

Je pense qu’il s’agit là d’une contribution importante à la compréhension de la violence en général, et de la violence masculine en particulier.

Nous commencerons par définir ce que nous entendons par « masculinité toxique ».Fondamentalement, la masculinité toxique est ancrée dans une culture de la violence, entretenue en partie par la répression de l’expression émotionnelle.

Permettez-moi de concrétiser cela.

Un garçon grandit dans un environnement où il est exposé à la violence ou à des atteintes à son intimité sexuelle – et où l’expression de la peur ou de la détresse est découragée, voire punie.

Il apprend très tôt à se déconnecter de ce qu’il ressent.

Mais cette déconnexion n’est pas une résolution. Ce qui est refoulé reste actif et peut réapparaître plus tard sous la forme d’un comportement impulsif ou violent.

J’aborderai ensuite le psychotraumatisme et le concept de mémoire traumatique, en m’appuyant sur les connaissances de la neurobiologie et en prenant en compte à la fois les victimes et les auteurs.

L’une des principales contributions du Dr Salmona est de montrer comment ce phénomène peut lui-même, dans certains cas, fonctionner comme une réponse dissociative.

Parallèlement, pour que la violence soit exercée et se perpétue, elle doit s’appuyer sur un système de croyances qui la rend acceptable.

Enfin, je soulignerai l’importance des soins tenant compte des traumatismes, afin de briser ce qui pourrait autrement devenir un cycle de violence qui s’autoalimente.


La masculinité toxique

De nombreuses autrices et auteurs ont décrit la masculinité toxique comme un schéma de répression émotionnelle et de domination façonné par les normes sociales.

Par exemple, la féministe et critique sociale bell hooks la décrit comme la socialisation des garçons selon des schémas de répression émotionnelle et de domination, où la vulnérabilité est niée et le pouvoir sur les autres valorisé.

De même, Raewyn Connell, l’une des sociologues les plus influentes dans le domaine des études de genre, la conçoit comme une forme exagérée de masculinité hégémonique, caractérisée par la dévalorisation de la vulnérabilité et de la féminité.

Je souhaiterais élargir ces perspectives en explorant comment de tels comportements peuvent également émerger de traumatismes non résolus et de la dissociation.

En particulier, le manque d’empathie souvent associé à la masculinité toxique peut être compris comme une réaction défensive – une tentative de refouler des sentiments de vulnérabilité enracinés dans des expériences antérieures d’abus.

Ce cadre peut nous aider à comprendre la montée contemporaine de la masculinité toxique, telle qu’elle se reflète dans les évolutions sociales et politiques actuelles.

La masculinité toxique peut être observée dans toute une série de phénomènes sociaux aux États-Unis aujourd’hui – et ailleurs dans le monde.

Tout d’abord, dans la persistance des violences sexuelles et de ce que l’on qualifie souvent de « culture du viol », où la contrainte est normalisée et où les limites des femmes sont minimisées ou ignorées.

Elle se manifeste également sous diverses formes de misogynie, où la colère envers les femmes s’exprime par l’humiliation, le contrôle ou la dévalorisation.

Dans son expression la plus extrême, elle s’observe dans les fusillades de masse, qui sont commises presque exclusivement par des hommes et impliquent souvent un passé marqué par l’isolement, l’humiliation ou un sentiment de rejet.

Plus largement, la masculinité toxique est souvent normalisée comme un moyen légitime d’affirmer son pouvoir ou de résoudre les conflits.

C’est particulièrement évident dans certains discours politique, ainsi que dans le recours récurrent à la force militaire dans les affaires internationales. Ces phénomènes peuvent sembler différents, mais ils partagent une structure commune : la répression de la vulnérabilité et la transformation de la détresse intérieure en domination ou en violence extérieure.

Le Dr Salmona montre que, pour certains individus, la violence peut servir de moyen d’échapper à un souvenir traumatique, souvent au détriment des personnes les plus vulnérables, comme en témoigne cette citation légèrement remaniée :

« À mesure que les auteurs de ces actes en viennent à se considérer comme ayant droit à certains privilèges, ils peuvent recourir à la violence pour échapper à un souvenir traumatique, engourdissant leurs émotions au détriment des plus vulnérables. »

Pour comprendre comment la violence peut servir d’échappatoire à un souvenir traumatique, il faut examiner de plus près les mécanismes neurobiologiques de la dissociation.


La neurobiologie de la violence (1/2)

L’objectif de Sexual Violence, Dissociation, and Inequality n’est pas seulement de dénoncer une tragédie humaine profondément enracinée dans nos cultures, mais d’élucider les mécanismes psychologiques et neurobiologiques qui la sous-tendent, tant chez les victimes que chez les auteurs.

Cet ouvrage s’inscrit dans une tradition de recherche remontant à Sándor Ferenczi, l’un des premiers à avoir pris au sérieux la réalité de la violence, en particulier de la violence sexuelle.

Cette série de dessins du Dr Salmona illustre une réponse neurologique normale à une menace.

Lorsque des informations sensorielles signalant un danger atteignent le thalamus, elles sont rapidement transmises à l’amygdale.

Cela déclenche une réponse automatique au stress, avant même que la conscience n’en ait perception.

Le système de survie de l’organisme est alors activé, libérant des hormones de stress telles que l’adrénaline et le cortisol afin de préparer l’organisme à l’action.

Dans le même temps, le cortex préfrontal et l’hippocampe commencent à analyser la situation, en s’appuyant sur l’expérience passée et les informations contextuelles.

Une fois le danger compris, ces centres supérieurs régulent la réponse au stress, en l’adaptant à ce qui est réellement nécessaire.

La situation est ensuite intégrée dans la mémoire autobiographique et peut être rappelée ultérieurement sans réactiver le même état émotionnel intense.

Il s’agit là d’une réponse normale à une menace.


La neurobiologie de la violence (2/2)

Dans une situation traumatique, l’amygdale est activée comme lors d’une réponse au stress normale, mais l’intensité de l’événement submerge le système et paralyse les fonctions cérébrales supérieures — un état connu sous le nom de choc traumatique.

Le cortex préfrontal et l’hippocampe ne peuvent plus réguler la réponse, et les hormones de stress sont libérées à des niveaux extrêmes et incontrôlés.

Cette poussée d’hormones de stress peut devenir toxique, exposant l’organisme à un risque de graves lésions physiologiques et, dans certains cas, à la mort.

Pour se protéger de cette surcharge, le cerveau déclenche un arrêt d’urgence, coupant les signaux émotionnels et induisant un état dissociatif.

En conséquence, la personne peut se sentir détachée, comme dans un rêve, ou incapable d’agir, tandis que l’expérience traumatique n’est pas correctement intégrée dans la mémoire.

Cette surcharge émotionnelle non traitée reste emprisonnée et forme ce que le Dr Salmona appelle un souvenir traumatique.


Caractéristiques de la violence masculine

Ce que le Dr Salmona montre, c’est que le traumatisme ne disparaît pas simplement : il reste actif sous la forme d’un souvenir traumatique.

Elle décrit une réponse de stress aiguë dans les semaines qui suivent le traumatisme.

Plus tard, un syndrome de stress post-traumatique peut se développer, avec des symptômes reconnus par l’Association américaine de psychiatrie.

De plus, de forts symptômes dissociatifs peuvent persister, notamment une anesthésie émotionnelle, des états de conscience altérés et un sentiment d’irréalité.

Le phénomène de choc traumatique explique pourquoi les victimes peuvent être incapables de réfléchir, d’analyser le danger ou de réagir de manière appropriée à l’agression.

Elles peuvent être perçues à tort comme consentantes alors qu’elles sont en réalité paralysées.

D’autres victimes peuvent développer des comportements dissociatifs, des moyens d’échapper à l’expérience ou de l’engourdir, qui peuvent parfois prendre la forme de passages à l’acte.

C’est là que le traumatisme commence à façonner le comportement et peut potentiellement contribuer à la répétition de la violence.

Le Dr Salmona écrit :

« On ne naît pas victime, tout comme on ne naît pas agresseur : on le devient essentiellement par la manipulation, la discrimination et l’injustice. »


La violence selon le genre

Si l’on replace maintenant ce mécanisme dans un contexte social, une question importante se pose : comment les stratégies d’adaptation dissociatives sont-elles façonnées par le genre ?

Pourquoi les hommes sont-ils statistiquement plus enclins aux comportements violents que les femmes ?

Et pourquoi la masculinité toxique ?

Nous avons vu que les filles sont plus susceptibles que les garçons d’être victimes d’abus sexuels.

Cependant, il existe également des preuves solides indiquant que les garçons sont plus fréquemment soumis à des châtiments corporels et à une discipline violente.

Dans les écoles américaines, les garçons représentent environ 78 % des élèves soumis à des châtiments corporels, selon Human Rights Watch.

Dans certains districts, ils sont jusqu’à cinq fois plus susceptibles que les filles de subir de telles sanctions.

Plus généralement, des recherches suggèrent que les garçons sont plus susceptibles de subir une discipline physique sévère, tant aux États-Unis que dans de nombreux autres pays.

Une explication réside dans le fait que les châtiments corporels infligés aux garçons sont souvent considérés comme plus acceptables socialement, voire nécessaires.

On considère que les garçons ont besoin d’être « endurcis », tandis que les filles sont plus souvent perçues comme vulnérables et ayant besoin de protection.

Dans de nombreuses cultures, la violence physique envers les garçons tend à être normalisée, alors même que les filles restent exposées de manière disproportionnée à la violence sexuelle.

Cette différence dans la socialisation précoce peut aider à expliquer comment les stratégies d’adaptation dissociatives prennent plus tard des formes genrées.

Cette photographie date de 1964 et a été prise dans une école du comté d’Orange, en Californie.

Les visages souriants sont frappants.

Même s’il faut se garder de surinterpréter une seule image, celle-ci pourrait suggérer que la violence produit un fort impact émotionnel – non seulement sur la victime, mais aussi sur ceux qui l’infligent ou en sont témoins.

Du point de vue du Dr Salmona, c’est là un point important.

La violence peut servir non seulement de punition ou de moyen de domination, mais aussi de mécanisme d’adaptation dissociatif – soulageant temporairement les tensions internes en coupant le lien avec la détresse émotionnelle.

Pour mémoire, les États-Unis restent l’un des rares pays où les châtiments corporels à l’école sont encore légaux dans certains États, alors que même le gouvernement de l’État de Lagos, au Nigeria, a interdit les châtiments corporels dans toutes les écoles en 2022.


Représentation sociale erronée de la violence

Que se passe-t-il lorsque la violence est non seulement vécue dès le plus jeune âge, mais aussi continuellement renforcée par la culture environnante, par les mythes, par le discours politique et par les représentations médiatiques ?

Que se passe-t-il lorsque la violence est confondue avec l’éducation, lorsque l’amour et la sexualité sont mêlés à la domination et à l’érotisation de la haine, et lorsque la guerre elle-même est justifiée comme une lutte morale entre le bien et le mal ?

Dans de nombreux cas, les victimes ne sont pas reconnues comme telles et apprennent rapidement que la souffrance ne leur confère pas le droit de se plaindre — et encore moins d’être protégées ou défendues.

Elles sont souvent réduites au silence et poussées vers la répression.

Lorsqu’elles osent s’exprimer, elles peuvent se heurter à l’indifférence, à l’incrédulité ou au déni – même de la part de ceux qui devraient les écouter, les soutenir et prendre soin d’elles.

On attend souvent implicitement des victimes qu’elles tournent la page, comme si de rien n’était.

Dans le même temps, les auteurs de ces actes peuvent tirer profit des croyances largement répandues selon lesquelles la violence est inévitable ou fait simplement partie de la nature humaine.

Nous sommes donc encouragés à chercher la sécurité dans des espaces supposés protégés : la famille, les relations intimes, les communautés religieuses, voire la nation elle-même.

Pourtant, comme la violence est souvent niée, ces environnements idéalisés peuvent dissimuler, derrière des portes closes, des formes de domination – parfois déguisées en amour, en discipline ou en protection.

Lorsque les actes de violence commis par des personnes de confiance ne sont pas reconnus ou sont ignorés, les individus les plus vulnérables restent exposés au risque — en particulier les enfants.

Les souvenirs traumatiques non résolus qui en résultent peuvent contribuer à des schémas persistants de dissociation, de remises en scène, voire à une attirance pour les comportements violents.

Voici une citation légèrement remaniée tirée de l’ouvrage du Dr Salmona :

« À l’origine d’une véritable dépendance à la violence se trouvent des substances dissociatives, similaires à la morphine et à la kétamine, libérées lors de disjonctions traumatiques. Cela aide à expliquer pourquoi la violence peut se répéter et s’aggraver souvent. »


La violence en tant que comportement dissociatif

Du point de vue de la mémoire traumatique, la violence n’est pas seulement une agression – elle peut également fonctionner comme un comportement régulateur.

Et cela rend la violence encore plus dangereuse.

Dans certaines situations, un aspect particulier d’une victime potentielle peut réactiver la mémoire traumatique non résolue de l’auteur lui-même, générant une tension intérieure intense, de l’anxiété ou de la détresse.

La violence peut alors servir de tentative d’échapper à ces états émotionnels insupportables en rejouant, sous une forme inversée, des situations de domination précédemment subies.

Les victimes sont souvent choisies en raison de leur vulnérabilité ou de leur manque de protection.

Dans de nombreux cas, un traumatisme antérieur peut lui-même accroître la vulnérabilité, rendant la peur, la paralysie ou la soumission plus faciles à provoquer.

Lorsqu’ils sont associés au pouvoir, à la domination et à des croyances légitimant la violence, les comportements dissociatifs peuvent contribuer à fabriquer des auteurs de violences.

De tels comportements peuvent apporter un soulagement temporaire face à des souvenirs traumatiques non résolus – qu’il s’agisse de la violence subie ou, parfois, de celle commise auparavant.

À première vue, ces comportements peuvent sembler irrationnels : actes autodestructeurs, explosions de rage ou violence apparemment gratuite dirigée vers autrui.

Pourtant, du point de vue du traumatisme, la violence peut également remplir une fonction dissociative.

Comme nous l’avons vu, le « blocage traumatique » implique la libération de substances similaires à la morphine et à la kétamine, qui engourdissent temporairement la douleur émotionnelle.

La violence peut donc apporter un soulagement à court terme sans qu’il soit nécessaire d’affronter le traumatisme d’origine.

Mais ce soulagement a un coût terrible : de nouveaux souvenirs traumatiques sont créés chez de nouvelles victimes, contribuant ainsi à des cycles de réitération et de violence.

Un exemple culturel peut aider à illustrer cette dynamique.

Dans le film Fight Club, sorti à la fin des années 1990, les protagonistes masculins font l’expérience d’un profond engourdissement émotionnel et d’une dissociation.

La violence devient un moyen de se sentir à nouveau vivant – d’échapper au vide intérieur par la douleur, l’intensité et la domination.

Du point de vue du Dr Salmona, ce type de comportement peut être compris non pas simplement comme de l’agressivité, mais comme une tentative de réguler une détresse non résolue.


Escalade de la violence

Pour illustrer une escalade extrême de la violence, penchons-nous sur un cas géographiquement proche des États-Unis : la guerre contre la drogue qui sévit depuis longtemps au Mexique, dont le bilan en termes de morts rivalise avec celui de nombreuses zones de guerre contemporaines.

Dans l’État de Guerrero, l’une des régions les plus touchées par la violence des cartels, les meurtres, les disparitions et les cadavres abandonnés au bord des routes font désormais partie du quotidien.

Un tueur à gages travaillant pour un cartel de la drogue décrit à la chaîne de télévision franco-allemande ARTE sa descente progressive dans la violence.

Il a commencé par du trafic à petite échelle avant de passer aux enlèvements, à la torture et au meurtre — expliquant comment la violence s’est progressivement normalisée.

Voici ce qu’il a déclaré au sujet de ses motivations :

— Dans ce pays, il n’y a pas un seul cartel qui se batte sans semer la peur. L’idée, c’est de voir qui va le plus loin, qui commet les actes les plus atroces.

— Qu’est-ce qui vous a le plus marqué personnellement ?

— La première fois que l’on tue quelqu’un. Je veux dire, la première fois qu’on découpe quelqu’un. Ça laisse une trace. À partir de là, on n’a plus peur de rien.

Ce qui frappe ici, ce n’est pas seulement la cruauté, mais la métamorphose émotionnelle qui l’accompagne.

La violence ne semble plus susciter la peur : elle devient régulatrice, voire anesthésiante, et se normalise progressivement.

En ce sens, la violence fonctionne comme un comportement dissociatif, créant un besoin d’actes de plus en plus intenses pour obtenir le même soulagement émotionnel.

Le tueur à gages semble de plus en plus détaché de la souffrance d’autrui, l’empathie cédant la place à un engourdissement émotionnel et à une adaptation à la violence.

Dans la logique brutale de la guerre des cartels, la violence extrême devient à la fois un moyen de survie – tuer pour ne pas être tué – et un moyen de faire face aux traumatismes passés.

Dans la lignée de la théorie du Dr Salmona, on pourrait émettre l’hypothèse qu’une exposition répétée à la violence – tant subie qu’infligée – renforce progressivement la dissociation, tout en piégeant l’individu dans des cycles de reviviscence traumatique et de dissociation émotionnelle.


Aborder le psychotraumatisme

Si le modèle de Muriel Salmona est correct, la violence ne se reproduit pas simplement par hasard, mais par le biais de traumatismes non résolus.

Comme elle l’écrit dans Sexual Violence, Dissociation and Inequality :

« Tant que la violence sera aveuglément infligée aux plus vulnérables de la société, dans une indifférence totale et sans aucune sanction à l’encontre des auteurs, il existera toujours un vivier d’agresseurs potentiels. »

Dans cette perspective, la violence s’auto-perpétue.

Le Dr Salmona souligne même sa dimension potentiellement addictive, tout en insistant sur le fait que les auteurs restent responsables de leurs actes.

Elle soutient que la gravité des comportements violents peut refléter l’intensité d’un traumatisme non résolu, en particulier lorsque les environnements sociaux normalisent ou justifient la domination.

Cela peut se produire dans des familles dominées par des figures autoritaires, au sein de groupes de type sectaire structurés par des croyances rigides, ou même dans des sociétés qui légitiment la violence par le biais d’une idéologie ou d’une rhétorique nationaliste.

Dans de tels contextes, les victimes sont souvent réduites au silence.

Leur témoignage devient dérangeant car il remet en cause les systèmes mêmes qui justifient, minimisent ou nient la violence.

L’une des croyances culturelles les plus tenaces est que la violence fait tout simplement partie de la nature humaine.

On retrouve cette idée, par exemple, dans la notion freudienne de pulsion agressive originelle.

Pourtant, de telles croyances peuvent normaliser la violence et même remodeler le langage lui-même.

Dans un renversement orwellien, la violence devient « éducation ».

Le viol conjugal devient « passion ».

Les victimes sont qualifiées de « peu fiables », « instables » ou « pathologiques ».

Le Dr Salmona nous rappelle que, du moins dans les cadres juridiques européens, la violence sexuelle est de plus en plus reconnue pour ce qu’elle est : une forme de traitement cruel, inhumain et dégradant – parfois même de la torture.

L’une de ses critiques les plus virulentes concerne le manque de sensibilisation au psychotraumatisme chez les professionnels et au sein des systèmes de santé.

Tant que le traumatisme psychologique reste mal compris, les victimes sont laissées sans soutien, la prévention reste insuffisante et la violence continue de se reproduire de génération en génération.

En ce sens, les soins tenant compte des traumatismes ne constituent pas une question marginale, mais une responsabilité sociétale – qui implique de protéger les enfants, de reconnaître les victimes et de mieux informer les aidants et les professionnels.

Plus largement, les travaux du Dr Salmona mettent en évidence le rôle central de la mémoire traumatique dans la reproduction de la violence, des inégalités et de l’aliénation.

Le plus grand défi qui se présente à nous est peut-être de cesser de considérer la violence comme une fatalité et de commencer à reconnaître ses racines traumatiques.


Questions soulevées pour la discussion

Merci de votre présence et de votre attention.

Vous pouvez accéder à ma critique de l’ouvrage Sexual, Dissociation, and Inequality ainsi qu’à toutes les références en scannant le code QR ci-dessous.

Voici maintenant quelques questions plus générales qui se posent à nous et que je propose de débattre :

Et si la violence que nous redoutons le plus n’était pas la nature humaine, mais une souffrance humaine non résolue ?

Qu’arrive-t-il aux garçons lorsque leur vulnérabilité est accueillie par la honte ou la punition ?

Comment la culture et la politique façonnent-elles notre acceptation de la violence ?

À quoi ressemblerait une prévention tenant compte des traumatismes ?

Je cède maintenant la parole pour la discussion.

 

En savoir plus

Psychotraumatismes et reproduction de la violence : une lecture clinique et sociale
Après une première traduction de son œuvre en anglais, cet article analyse le travail de Muriel Salmona à partir d’une perspective clinique et sociale, en soulignant le rôle de la mémoire traumatique dans la reproduction des violences. Il met en évidence les mécanismes de dissociation à l’œuvre chez les victimes et les agresseurs, ainsi que leurs implications pour la prévention, la prise en charge et la compréhension des dynamiques sociales de la violence.
(04/2026)