Conférence internationale


À Prague, de nouveaus horizons pour la psychobiographie


par Marc-André Cotton*


Site de la première Conférence internationale de psychobiographie, Prague, 22-23 septembre 2026.

 

 

Claude-Hélène Mayer et Jame William Anderson devant la cathédrale St-Vitus, à Prague.

 

Résumé : Une première conférence internationale a réuni des chercheurs du monde entier autour de la psychobiographie. Cette discipline en plein renouveau explore les motivations profondes de personnalités hors du commun comme de personnes ordinaires, dans leur contexte historique et familial. Elle éclaire des facettes jusque-là méconnues de leur existence et invite à approfondir notre réflexion sur le sens de l’aventure humaine. Une entreprise salutaire dans un monde dont la complexité défie bien souvent l’entendement.

 

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Les 22 et 23 septembre, j’ai participé à la première Conférence internationale de psychobiographie, organisée par la Faculté d’éducation de l’Université Charles, à Prague (voir ici le programme). Cette rencontre réunissait des collègues expérimentés ainsi que des étudiants soutenant leur thèse dans cette discipline. S’appuyant sur des sources historiques et diverses approches théoriques, la psychobiographie cherche à comprendre les raisons profondes des choix d’une personne, la manière dont les circonstances de son existence l’ont façonnée et ce qui peut éclairer des actes apparemment déroutants. La conférence a montré à la fois l’intérêt grandissant que suscitent ces questions et la prudence nécessaire pour y répondre.

La psychobiographie mobilise diverses perspectives psychologiques. Les courants psychanalytiques, notamment la théorie des relations d’objet et la théorie de l’attachement, permettent d’explorer les premiers liens affectifs. L’analyse des rêves et l’approche narrative s’intéressent à l’expression de l’expérience vécue et au sens qui lui est donné. La psychologie existentielle examine cette quête de sens et les ressorts de la créativité, tandis que la psychologie positive et la salutogenèse du sociologue Aaron Antonovsky – centrée sur les ressources qui favorisent la santé – éclairent les réponses à l’adversité. Les perspectives autochtones et intersectionnelles mettent l’accent sur la culture, l’identité et les rapports de pouvoir. Enfin, l’approche auto-ethnographique invite les chercheurs à interroger leur propre expérience et son influence sur leur compréhension des vies étudiées.


De nouvelles orientations

Trois interventions majeures (voir biographies et résumés) ont proposé des regards distincts sur la discipline. Claude-Hélène Mayer, professeure à l’Université de Johannesburg, a présenté les nouvelles orientations de la psychobiographie. Zoltán Kőváry, psychologue clinicien et enseignant-chercheur à l’Université Eötvös Loránd de Budapest, a examiné ses liens avec la pensée existentielle. James William Anderson, professeur clinicien à l’Université Northwestern de Chicago et collègue apprécié de l’International Psychohistorical Association, s’est intéressé à la relation affective du chercheur avec la personne qu’il étudie.

Dès l’ouverture, Claude-Hélène Mayer a décrit une discipline en plein renouveau. Coéditrice de New Trends in Psychobiography, elle s’est notamment passionnée pour la vie de l’écrivain brésilien Paulo Coelho sous l’angle de la psychologie positive. Elle défend une démarche scientifique rigoureuse qui accorde une place aux dimensions subjectives de l’existence. Retraçant l’histoire de la discipline, elle a rappelé que Freud avait appliqué la psychanalyse à l’étude de Léonard de Vinci. Au milieu du siècle dernier, l’élaboration de profils psychologiques en temps de guerre a contribué à l’essor de la psychobiographie. Cette dernière a toutefois connu un net recul quand le comportementalisme a pris une place prépondérante dans la psychologie dominante. À partir des années 1990, le tournant narratif de la psychologie qualitative a favorisé un regain d’intérêt pour les parcours individuels et le croisement de différentes perspectives, dont la psychologie existentielle et la psychologie du développement.

Les psychobiographes élargissent désormais leur champ d’étude au-delà des grandes figures masculines occidentales pour s’intéresser davantage aux femmes, longtemps reléguées au second plan ou réduites à leurs rôles d’épouses et de mères. Les psychobiographies de Frida Kahlo, de Jane Austen ou d’Angela Merkel témoignent de cette ouverture. Nos collègues étudient également des personnes issues d’autres contextes que ceux des sociétés occidentales, instruites, industrialisées, riches et démocratiques, désignées par l’acronyme anglais de WEIRD. Mayer souligne l’importance des théories issues des cultures autochtones, des approches intersectionnelles et des réflexions sur l’identité. Elle invite aussi à explorer les liens entre les parcours individuels et les dynamiques collectives, en accordant davantage d’attention aux histoires encore peu racontées et à la diversité des expériences humaines.


Kőváry et la dimension existentielle

Zoltán Kőváry a ouvert son intervention en évoquant Abraham Maslow, figure majeure de la psychologie humaniste, avant d’explorer les liens entre psychobiographie et psychologie existentielle. S’appuyant notamment sur le psychanalyste Otto Rank et le philosophe Søren Kierkegaard, il a suggéré que la création pouvait être comprise comme une réponse possible aux difficultés inhérentes à la condition humaine : le traumatisme de la naissance, l’expérience de la séparation, l’incertitude face aux dilemmes de l’existence, ou encore la liberté et la quête de sens. Pour Kőváry, la créativité occupe ainsi une place centrale dans la démarche psychobiographique en tant que réponse existentielle à la condition d’avoir été « jeté dans le monde ».

Kőváry a aussi critiqué le cloisonnement de la psychologie moderne qui tend à faire perdre de vue la personne dans son ensemble, notamment lorsqu’elle est réduite à ses mécanismes neurologiques. À l’inverse, Robert Stolorow et George Atwood soulignent les fondements intersubjectifs de la vie psychique dans leur ouvrage Contexts of Being (1992). La psychobiographie relève de la tradition herméneutique, qui cherche à interpréter les expériences, les textes et les actions humaines. Dans cette démarche, la séparation entre le chercheur et son sujet n’est cependant jamais complète. Le psychanalyste Erik Erikson insistait sur une étape essentielle : « Qu’est-ce que cela signifie pour moi ? » Dans son étude du jeune Luther, Young Man Luther: A Study of Psychoanalysis and History (1958), il soulignait que le psychobiographe clinicien pouvait éprouver le sentiment d’être en relation avec un patient. Celui qui analyse se trouve ainsi, à son tour, amené à s’interroger sur lui-même.


La personne derrière l’étude

Auteur de Psychobiography: In Search of the Inner Life (2024), James William Anderson a poussé cette réflexion plus loin. Que se passe-t-il lorsqu’un psychobiographe admire profondément son sujet, ou éprouve au contraire de l’antipathie à son égard ? Ces deux sentiments peuvent déformer un portrait. La seule prise de distance ne résout pas le problème, car comprendre autrui demande aussi de l’empathie. Ses exemples ont rendu cette difficulté très concrète. Selon Anderson, l’hostilité de Freud envers Woodrow Wilson a influencé l’étude qu’il a consacrée au président avec William C. Bullit. Anderson a aussi parlé avec franchise de la difficulté qu’il avait éprouvée à écrire sur l’architecte Frank Lloyd Wright : il reconnaissait ses réalisations tout en désapprouvant certains aspects de sa conduite. Dans son travail sur le philosophe et psychologue américain William James, il a rencontré la difficulté inverse. Sa sympathie pour James l’a obligé à faire un effort conscient pour examiner un conflit avec son frère Henry du point de vue de chacun.

Lors de la discussion, un collègue a évoqué la relation entre Ferenczi et Freud pour souligner la nécessité de prendre en compte toute la complexité des liens entre les personnes. Un autre a demandé à Anderson si son intérêt pour William James pouvait tenir au fait qu’il portait lui-même les prénoms James et William. Anderson a reconnu que cela avait pu jouer un rôle, tout en précisant que ses deux prénoms lui avaient été donnés en souvenir de deux de ses ancêtres. Peut-être cherchons nous aussi quelque chose de nous-mêmes en écrivant la psychobiographie des autres ?


D’autres vies examinées

Plusieurs communications ont illustré la diversité de la discipline. Maria Koronalou et ses collègues ont étudié les rêves consignés par la poétesse et romancière américaine Sylvia Plath, morte par suicide à l’âge de trente ans. Ils ont examiné ce que les images récurrentes de mort, de perte et de menace pouvaient apporter à la compréhension de sa fin tragique. Lolo Jacques Mayer s’est appuyé sur la théorie de l’amour de Robert Sternberg pour explorer la relation de Camille Claudel avec Auguste Rodin et les émotions exprimées dans ses sculptures. Oksana Yakushko a présenté une recherche sur la psychiatre et psychanalyste russe Sabina Spielrein et ses frères, replaçant leurs vies dans le contexte des violences politiques de la Russie soviétique. Dans une autre intervention consacrée à John B. Watson, fondateur du comportementalisme, elle nous a invité à considérer les idées eugénistes et les conceptions de l’enfance qui sous-tendaient sa vision du monde.

Les travaux des étudiants étaient tout aussi marquants. Zita Almási a exploré la relation ambivalente d’Ivan Pavlov avec les chiens dont dépendaient ses expériences : des animaux qu’il considérait comme des partenaires indispensables à la recherche, tout en les soumettant à des interventions invasives. Eliška Smrhová a étudié l’œuvre de l’écrivain tchèque Ota Pavel à travers les images récurrentes de la rivière, du poisson et du père. Ces recherches ont montré comment les étudiants peuvent mobiliser la psychobiographie pour porter un regard neuf sur des figures et des textes familiers.

J’ai également partagé mon analyse du tournant théorique de Freud, qui l’a conduit du traumatisme infantile à la théorie des pulsions, à l’époque de la mort de son père. Présenter ce travail en République tchèque, non loin du lieu de naissance de Freud en Moravie, donnait à la discussion une résonance particulière. Les questions qu’elle a suscitées m’ont rappelé combien une interprétation psychobiographique gagne à être soumise à un débat ouvert.

La conférence a aussi ouvert des perspectives pour l’avenir de la psychobiographie. Dans certaines régions d’Europe de l’Est, les étudiants découvrent cette discipline au cours de leurs formation et peuvent lui consacrer leur mémoire ou leur thèse. Alors qu’une prochaine rencontre en Hongrie, peut-être dans deux ans, j’espère que nous continuerons à réunir chercheurs confirmés et nouveaux venus pour explorer les vies humaines avec autant d’imagination que de rigueur.

Je remercie chaleureusement la Faculté d’éducation de l’Université Charles, Martin Brummer et toute l’équipe d’organisation pour cette conférence stimulante et la qualité de leur accueil. Ce fut un plaisir de rencontrer de nouveaux collègues et d’échanger de vive voix avec d’autres que je ne connaissais jusque-là que par Internet.

Marc-André Cotton*

 

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(11/2016)

 


*Marc-André Cotton est le co-fondateur avec Sylvie Vermeulen du site regardconscient.net et auteur du livre Au nom du père, les années Bush et l’héritage de la violence éducative (L’Instant présent, 2014). Il est aussi président de l’ International psychohistorical association (IPhA).