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Comment les peurs viennent aux enfants

par Peter Petschauer*

Cet article est paru dans la revue Clio's Psyche, Vol. 30, No 2 (hiver 2024)

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Résumé : L’auteur est un psychohistorien de renom, qui passa son enfance dans un village isolé des Dolomites italiennes. Il relate l’enracinement de terreurs insondables suscitées par l’obscurité, l’évocation du diable, du mal et de la mort chez les enfants de sa communauté. Son témoignage souligne l’impact psychotraumatique d’usages traditionnels et du comportement des adultes qui jugeaient opportun – et parfois amusant – d’effrayer les plus jeunes pour les manipuler.

 

Aujourd’hui, nous sommes peut-être loin des peurs intenses et persistantes dont les humains ont souffert par le passé, les plus dommageables et les plus cruelles résidant dans les récits surnaturels, de souvenirs de guerres ou de persécutions. D’autres auteurs ont décrit ces dernières expériences et leurs effets transgénérationnels[1]. Cet essai traite des histoires de fantômes et des événements inexplicables qui ont renforcé le profond désarroi que vivaient nos proches ancêtres à l’égard du Mal, des punitions divines et diaboliques avant l’avènement des médias actuels et, par eux, d’une meilleure compréhension des phénomènes naturels.

 

Des histoires de fantômes

Mes plus grandes terreurs se sont enracinées au cours de mon enfance dans les Dolomites du Tyrol du Sud, ou Haut-Adige, en Italie. La famille qui nous a accueillis pendant la Seconde Guerre mondiale, mon jeune frère et moi, n’a pas elle-même induit ces états de panique et ses membres nous ont soutenus à tous égards. Mais la communauté villageoise – notre institutrice en particulier et les vieillards qui rapportaient malicieusement des histoires de fantômes, illustrées par des événements réels et des phénomènes naturels inexpliqués – m’a terrifié, ainsi que d’autres enfants autour de moi, et certains de leurs effets perdurent aujourd’hui. Mes peurs les plus immédiates étaient associées au crépuscule, à l’obscurité et à la nuit. Elles étaient à leur tour liées à l’au-delà, à l’inconnu et à la mort.

En août et en septembre, quelques-uns d’entre nous restaient à l’alpage – l’Alm en patois – après avoir fini de faire les foins. Nous dormions dans un grenier, nous occupions de nos cinq vaches et transportions la plus grande partie de leur lait jusqu’à la ferme du village, dans la vallée. Parfois, des hommes plus âgés nous rendaient visite au crépuscule, sur le chemin d’une cabane de montagne ou d’un Alm, nous racontaient leurs souvenirs du « bon vieux temps » et pensaient nous divertir avec des histoires de fantômes et de diables qui hantaient nos montagnes. Peut-être croyaient-ils eux-mêmes à ces récits et sans doute aimaient-ils nous effrayer en suscitant la peur pour nous manipuler. Ou alors trouvaient-ils simplement amusant d’avoir cet ascendant sur nous.

 

Une odeur âcre et effrayante

Entre quatre et dix ans, j’ai rapidement développé une terreur des dangers que pouvait dissimuler l’obscurité ou les cimetières, dans lesquels rôdait « la Faucheuse » symbolisant la mort. Dans La voleuse de livres (Pocket, 2008), Markus Zusak parle brillamment de cette peur. Le roman se déroule en Bavière, une région culturellement proche de l’endroit où j’ai grandi. Au crépuscule, lorsque je rentrais à notre Almaprès avoir porté le lait trois jours par semaine, chaque souche d’arbre bougeait et chaque bruit évoquait un tel péril. Littéralement « mort de peur », je pressais le pas pour éviter toute fatalité et aujourd’hui encore, je conserve cette crainte de l’obscurité.

Plusieurs circonstances ont renforcé ces terreurs. La plus mémorable concerne un groupe d’enfants de chœur dont je faisais partie, à qui l’on demanda de s’agenouiller autour du cadavre d’une femme, dans la salle de séjour d’une maison isolée. Alors qu’il commençait à se décomposer, son corps dégageait une odeur à la fois âcre et effrayante. Lorsque je rentrai chez moi, tard dans la soirée, le froid était glacial et l’obscurité totale. Des spectres semblaient rôder partout. Parvenu à la maison, j’ai dû vérifier sous mon lit pour m’assurer qu’il ne s’y cachait pas de fantôme ou de démon.

 

Fig. 1: Carte postale ancienne indiquant « Salutations de Krampus! », vers 1900 (Wikimedia commons)

 

Un Dieu omniscient

Ma peur du diable trouve son origine dans un autre événement particulier. Le 6 décembre, Saint-Nicolas et le Krampus – ou « diable de Noël[2] » – visitaient les fermes où vivaient des enfants, félicitant les plus sages et punissant les plus méchants (fig. 1). Je devais faire partie de ces derniers, car le diable affublé de fourrures, de cornes, d’un énorme panier sur le dos et portant une chaîne à la main, s’est lancé à ma poursuite. Terrorisé, j’ai rampé sous la table du salon. Il a alors lancé sa chaîne après moi comme un fouet : je me suis réfugié dans la porcherie, qui était basse, humide et puante, et par chance, l’une des femmes m’a rapidement secouru. Plus tard, j’appris que notre voisine, une veuve d’un certain âge, avait joué le rôle du Krampus. Cette nouvelle a renforcé mon hostilité à son égard et n’a en rien atténué ma peur du diable.

Mes craintes finirent par se mêler à la croyance que des êtres supérieurs punissent les gens pour leurs mauvaises actions. Mon surmoi s’est développé sous la pression de l’idée que « Dieu voit tout » – y compris « chacun de mes méfaits ». Le confessionnal, par lequel le prêtre pouvait relier mes propres « péchés » à ceux d’autres enfants et laisser entendre qu’« Il sait tout », renforçait le sentiment d’un Dieu omniscient. Il me paraissait évident que celui-ci n’approuvait pas mes actes.

 

Décès du jeune frère Klaus

Les cimetières étaient les lieux préférés des conteurs et plusieurs histoires traitaient des terribles événements qui pouvaient frapper les femmes en ces lieux sinistres. Dans l’une d’elles, une jeune fille se rendait sur la tombe de son bien-aimé. À sa grande frayeur et à la nôtre, la narratrice racontait qu’une main s’était alors levée de la tombe pour l’attraper. Tandis que la femme tentait de s’échapper, sa jupe s’était accrochée à la croix de fer. Le lendemain matin, un paroissien avait trouvé son corps sans vie à cet endroit.

Lorsque mon jeune frère Klaus décéda, l’un des premiers jours de 1946, je me suis promené dans notre cimetière après l’école et j’ai trouvé le sacristain en train de creuser un trou pour lui dans le froid glacial, à l’aide d’une sorte pioche. Tout en pelletant, il s’approcha d’une autre tombe et un liquide jaunâtre en sortit. J’étais choqué et curieux. Sa réponse ? « C’est comme ça ! Rentre à la maison, ce n’est pas un endroit pour toi ! »

 

Anciennes demeures hantées

Quelques jours plus tard, nous avons enterré Klaus à cet endroit. Il faisait encore plus froid et un vent fort jouait une musique sinistre sur les croix métalliques. Tandis que le prêtre jetait des mottes de terre sur le cercueil en prononçant la prière commune « in pulverem reverteris », je visualisais mon frère en train de s’agripper au couvercle, essayant de s’échapper. Il était mort, bien sûr, mais les images d’autres histoires se précipitaient dans mon jeune esprit.

Plusieurs d’entre elles parlaient de personnes qui n’étaient mortes qu’en apparence et avaient tenté de sortir de leur cercueil. Celles-ci hantaient maintenant leurs anciennes demeures, espérant être définitivement libérées. D’autres assuraient que des femmes décédées revenaient à la maison, parce qu’elles n’avaient pas résolu un problème au cours de leur vie. Tous les membres de la famille savaient pourtant que Klaus était mort avant même que son corps ne soit ramené en traîneau de Brixen, aujourd’hui Bressanone. Il avait été transporté par un attelage jusqu’à la ville voisine au milieu d’une nuit enneigée, probablement atteint de diphtérie : il était mort en chemin.

 

Peurs jusqu’à l’âge adulte

Avant le retour de son corps, nous étions en train de nous habiller pour aller à l’église dans le salon. À notre grand étonnement et à notre grande frayeur, quelqu’un se promenait dans la chambre des garçons à l’étage avec des bottes à clous. Aucun d’entre nous n’avait jamais porté autre chose que des chaussures de ville à l’intérieur. L’une des femmes leva les yeux et déclara : « Il est mort maintenant ! » Plus tard, au retour de l’église, l’aînée des enfants de la ferme monta les marches menant à la chambre des filles. À mi-chemin, elle entendit quelqu’un au-dessus d’elle courir le long de la rambarde de protection avec un bâton, comme Klaus l’avait souvent fait. Blême, elle se précipita dans la cuisine en disant : « Il est vraiment mort ! » « Qu’as-tu vu ? » « Je l’ai entendu ! »

Ce genre de peur m’a hanté au moins deux fois à l’âge adulte. L’une de ces occasions s’est produite au College of Charleston (Caroline du Sud), où ma femme et moi avons enseigné dans les années 1990. Nous dormions dans un fabuleux bâtiment qui aurait servi de bordel au XIXe siècle. Une nuit, notre grande chambre est devenue glaciale et je me suis réveillé en sursaut. En me levant, j’ai vu une silhouette au fond du lit. Elle portait des vêtements noirs datant du milieu du XIXe siècle, des volants blancs autour du cou et des poignets, un long gant sur le bras gauche et l’autre dans la main. Je suis tombé à la renverse.

 

« Un fantôme était là ! »

Dans un dialecte d’un autre temps, elle a dit : « Je suis si seule. Aidez-moi, s’il vous plaît ! » Je n’ai pas répondu. Elle a secoué la tête comme pour dire : « Encore un qui ne peut pas m’aider ! », s’est détournée et a disparu. Le lendemain matin, ma femme m’a demandé si j’avais senti un courant d’air froid dans la chambre pendant la nuit, et si quelqu’un s’y était trouvé. J’ai répondu : « Oui, un fantôme était là. » Plus tard dans la journée, nous avons fait part de notre expérience à nos collègues et avons appris qu’une femme était censée hanter le bâtiment.

Une situation moins dramatique s’est produite après la mort, il y a dix ans, d’une des sœurs de la famille qui nous a accueillis, mon frère et moi, et dans laquelle j’ai grandi. Quelques mois plus tard, alors que je visitais la ferme de sa famille dans les montagnes, j’ai dormi dans sa chambre. Pendant la nuit, je me suis réveillé, sentant que quelqu’un marchait vers la chambre. Les pas que j’entendais n’étaient sûrement que des craquements dans la vieille maison, mais j’étais aussi effrayé que si j’étais revenu à l’âge de neuf ou dix ans. Cela a duré plusieurs nuits... jusqu’à ce que je parle à sa fille Emma de cette prise de conscience inhabituelle. Elle m’a assuré que sa mère reposait dans le cimetière avec mon frère et qu’elle ne hantait pas la maison. Ma peur s’est alors dissipée.

 

Fig. 2: Publicité pour le sirop calmant de Mme Winslow, en vente jusque dans les années 1930, qui contenait 2 à 3% de poudre d’opium (Journal of Human Lactation, 2015)

 

Les ténèbres entouraient le nourrisson

Comment expliquer ces peurs profondément ancrées en moi et parvenir à vivre avec elles ? Il me fallut d’abord corriger mes croyances sur le Bien et le Mal qui me furent inculquées dans l’enfance. Ces idées ont été renforcées par des histoires de fantômes et des personnages comme le Krampus : le diable, c’est-à-dire le Mal, vivait dans l’obscurité ! J’ai également dû me rendre compte que je n’étais pas seul à être habité par ces peurs, car si l’on en croit de nombreux témoignages individuels, tous les enfants qui m’entouraient à l’époque en étaient affectés.

Ensuite, j’essayai de découvrir comment ces croyances étaient apparues dans la société. Cela avait à voir avec le fait de vivre dans un monde où les enfants étaient emmaillotés, où toutes les fenêtres étaient fermées et recouvertes de tissus. La tradition exigeait que l’air extérieur, avec toutes les impuretés et maladies qu’il devait charrier, soit banni. Comme les ténèbres enveloppaient le nourrisson de jour comme de nuit, celui-ci devait apprendre très tôt à craindre l’obscurité – avec ses bruits étranges, ses grandes silhouettes, l’odeur nauséabonde de ses propres langes, le retrait précoce du sein de la mère et la somnolence induite par les sucettes en tissu (fig. 2) que l’on saturait d’opiacés[3].

 

Peurs de l’inconnu

Aujourd’hui encore, d’innombrables peurs sont suscitées par l’inconnu et peuvent trouver leur origine dans le ventre de la mère et la petite enfance. On peut les situer aussi dans la crainte de l’accouchement, dans le manque d’attention d’un soignant, dans l’anxiété d’être laissé seul ou dans la colère inexplicable d’un père ou d’un pasteur.

Les membres d’une société dans laquelle beaucoup ont développé cette peur de l’inconnu auront probablement aussi des craintes les uns envers les autres en raison des projections faites sur la manière dont ceux-ci pourraient les approcher. L’inconnu peut provoquer chez certains des comportements agressifs à l’égard des membres de leur propre famille, des voisins et des animaux domestiques. Il peut en figer d’autres, incapables de faire face à des forces inconnues. Il peut inciter d’autres encore à suivre des prêtres et des gourous offrant l’apaisement de la religiosité. Cela me rappelle encore les rituels apaisants et les bénédictions pleines d’espoir qui accompagnaient les enterrements dans mon enfance.

Peter Petschauer*

 

*Peter W. Petschauer est professeur émérite d’histoire européenne à l’Appalachian State University. Parmi ses ouvrages les plus récents, citons Was man so Alles lernt : Südtiroler Rückhalt für die moderne Welt (Ce que l’on apprend : le soutien du Tyrol du Sud dans le monde moderne, 2023), Listen to Rarely Heard Voices(2022), An Immigrant in the 1960s : Finding Hope and Success in New York City (2020), et Hopes and Fears : Past and Present(2019).

Adaptation française : Marc-André Cotton


Notes :

[1] Lire par exemple Inna Rozentsvit, « Les phénomènes transgénérationnels, comment nous touchent-ils ? », Clio’s Psyche, Vol. 29, No 1, automne 2022.

[2] Cette créature mythique anthropomorphe était présente dans nombre de folklores européens : en Autriche, Bavière, Croatie, Italie du Nord et Tyrol du Sud notamment. Certains anthropologues lui attribuent des origines pré-chrétiennes. Lire Tania Basu, « Qui est Krampus, la créature légendaire qui punit les enfants ? », National Geographic, article non daté.

[3] Sur l’usage traditionnel d’opiacés pour droguer les enfants, lire Michael Obladen, “Lethal Lullabies: A History of Opium Use in Infants”, Journal of Human Lactation, 2016, Vol. 32. No 1, pp. 75-85.