Résumé : L’humanité traverse une phase de transformation profonde, à la fois périlleuse et précaire. Un nouveau paradigme de civilisation peine à émerger, bouleversant en profondeur notre rapport au vivant et à nous-mêmes. Dans sa série Backlash – une crise mondiale de l’émergence, le psychologue et psychohistorien Robin Grille explore ce basculement fondamental, dont l’issue dépend largement de réformes en faveur d’une éducation respectueuse des enfants. Ce septième épisode examine comment l’autoritarisme néolibéral s’est emparé de nos imaginaires et explore les conditions d’une reconquête fondée sur la guérison des relations humaines et une transformation de l’éducation.
Sous l’avalanche actuelle de nouvelles déprimantes, il est facile d’oublier que notre monde a en réalité connu une croissance rapide et sans précédent des énergies démocratiques. Selon certaines estimations, quatre-vingt-onze nations peuvent aujourd’hui être considérées comme des démocraties libérales et électorales. Pour la première fois dans l’histoire connue, elles sont plus nombreuses que les dictatures fermées. L’idée que tous les êtres humains méritent d’avoir une voix s’est solidement enracinée dans un nombre croissant de cultures à travers le monde. L’élan de l’histoire moderne demeure clairement en faveur de la démocratie.
Un coup d’État sans effusion de sang
Alors, à l’époque de la plus grande expansion des droits humains et de la démocratie que l’humanité ait connue, comment l’autoritarisme a-t-il réussi à revenir par les fissures ? Face à la séparation démocratique des pouvoirs, aux contre-pouvoirs civiques et judiciaires et à un quatrième pouvoir vigoureux qui enquête et expose la corruption, l’autoritarisme a certes reculé face à certaines des pires atrocités de notre passé récent. Mais la soif de domination n’a pas disparu. Elle s’est adaptée, réinventée. Elle a modernisé son mode opératoire.
Là où les populations sont plus informées, plus éduquées et habituées à faire entendre leur voix, les tentatives de dictature ouverte deviennent risquées. Les dominateurs qui souhaitent conserver leur influence doivent désormais recourir à des stratégies plus subtiles que celles de leurs prédécesseurs. Lorsque la démocratie fait obstacle, la priorité du néolibéralisme est de la subjuguer, de la récupérer et de la contourner. Pour esquiver la démocratie, l’agent de domination doit apprendre à devenir vendeur. Le gorille doit se transformer en renard. L’épée céder la place aux arts psychologiques plus subtils : la science consistant à toucher l’inconscient collectif à travers le langage des mèmes.
Ce coup d’État est sans effusion de sang. À l’ère des relations publiques, les prises de pouvoir sont insidieuses, ambiguës et séduisantes. L’objectif n’est plus de capturer nos corps, mais notre imagination. Les autoritaires se présentent comme nos amis. Leur prétention à défendre la « liberté » est suffisamment vague pour nous détourner de la question essentielle : « La liberté de qui – et pour faire quoi exactement ? » En transformant les mots « régulation » et « gouvernement » en synonymes d’un communisme menaçant, ils ont patiemment cultivé la méfiance du public envers toute intervention démocratique destinée à préserver les biens communs, protéger le bien-être social ou sauvegarder la nature.
Tribunaux extraterritoriaux
À l’époque de Reagan et de Thatcher, les partis politiques de droite comme de gauche avaient été capturés par les mêmes groupes de pression corporatifs. Le système bipartite se transforma progressivement en mirage, tandis que l’on nous distrayait avec un cirque toujours plus vaste de divertissements à l’écran. Partout dans le monde, les universités commencèrent à enseigner l’économie néoclassique comme une doctrine quasi monothéiste, conforme à la doctrine néolibérale dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Le retour de bâton autoritaire a, du moins pour l’instant, réussi. Le néolibéralisme constitue la manifestation la plus récente du pouvoir vertical, reposant sur des inégalités extrêmes. Même au sein de démocraties fonctionnelles, les dominateurs sont revenus aux commandes – pour l’instant, avec un niveau considérable de consentement culturel.
Et voici un aspect particulièrement inquiétant : lorsque les multinationales n’apprécient pas les lois de votre pays, les règles actuelles du commerce international leur permettent de poursuivre votre gouvernement. Des tribunaux extraterritoriaux autorisent les entreprises à attaquer les États lorsque les protections environnementales ou sociales deviennent un obstacle. Ce mécanisme porte un nom : le règlement des différends entre investisseurs et États (ISDS). Il permet de renverser des décisions démocratiques pourtant adoptées par les institutions d’un pays. En 2020, plus de 1 100 procédures avaient été engagées dans 124 pays. Si vous souhaitez interdire les forages offshore, la publicité pour le tabac ou certaines pratiques abusives de l’industrie pharmaceutique, attendez-vous à des poursuites coûteuses.
Adieu la souveraineté nationale !
Aucune théorie conspirationniste impliquant des Illuminati encapuchonnés penchés sur des pentagrammes éclairés à la bougie n’est nécessaire pour expliquer l’expansion mondiale du néolibéralisme. Le fonctionnement réel du pouvoir est bien plus banal. Comme leurs intérêts fondamentaux sont naturellement alignés, il n’a fallu que peu d’efforts pour coordonner les objectifs des lobbies corporatifs à l’échelle mondiale : dérégulation, neutralisation des gouvernements, privatisations et avantages fiscaux.
La capture des esprits
Le piratage corporatif des gouvernements n’est donc pas illégal : il se déroule au grand jour. Sans résistance significative, un front corporatif uni a court-circuité le principe « une personne, une voix ». Le pouvoir des entreprises a dépassé la démocratie et domine désormais largement la politique, l’économie et les politiques environnementales à l’échelle mondiale. Une réponse collective pour reprendre la démocratie doit encore émerger. En attendant, nous vivons sous le joug du néolibéralisme. Mais son emprise la plus forte n’est pas matérielle : elle réside dans la capture de nos esprits.
Le plus grand obstacle à notre libération est psychologique. Nous ne pouvons pas combattre ce que nous avons été conditionnés à aimer. Nous ne pouvons pas construire des alternatives tant que nous croyons qu’aucune n’est possible. La mythologie néolibérale est aussi séduisante et paralysante que n’importe quelle justification religieuse d’un système de privilèges. Elle se résume à peu près ainsi :
« Chaque individu serait libre de gravir les échelons de la pyramide dorée, et ceux qui échouent n’auraient qu’eux-mêmes à blâmer pour ne pas avoir saisi les opportunités disponibles. »
La psychologie populaire moderne, avec son exaltation de l’individu par-dessus tout, fournit au néolibéralisme une justification presque inattaquable. La notion de responsabilité collective n’a pas sa place dans une cosmologie qui érige le culte du Moi. Le positivisme New Age est invoqué à l’infini : « Vous créez votre propre réalité et êtes donc seul responsable de vos difficultés. Si seulement vous aviez travaillé plus dur. Pensé plus positivement. Saisi votre chance. »
Dans cette logique, lorsque vous réussissez, les difficultés des autres ne vous concernent plus. Votre réussite serait « faite par vous-même » ; aux autres de faire la leur. Le néolibéralisme est du narcissisme pur élevé au rang de politique publique, validé comme doctrine et inscrit dans la loi. Mais la crise financière mondiale de 2008 et les dérives de l’ère Trump ont largement entamé la mince couche de crédibilité qui entourait le pouvoir oligarchique. Chaque jour, davantage de personnes comprennent que quelque chose ne fonctionne pas, que nous avons été dupés. La façade se fissure. C’est précisément dans ce moment historique que nous avons besoin d’un nouveau récit.
Le bilan du néolibéralisme
Après un demi-siècle de domination néolibérale, nous pouvons désormais en examiner les résultats. Que nous a apporté ce vide réglementaire, en dehors de cycles économiques frénétiques de boom et d’effondrement ? Nous assistons à une explosion de maladies chroniques liées à la toxicité environnementale, à la malbouffe, à l’addiction au sucre, aux microplastiques omniprésents – jusque dans le lait maternel – et à l’appauvrissement des sols. Les forêts disparaissent. Les récifs coralliens meurent. Nous sommes entrés dans une ère d’extinctions massives et de réchauffement climatique catastrophique. Les inégalités de richesse ont explosé, et les jeunes générations disposent souvent de perspectives d’indépendance financière bien plus faibles que celles de leurs parents. L’espace public et la cohésion sociale ont été fragilisés.
Peut-on au moins dire que la mondialisation et le libre-échange nous ont apporté la paix ? Peut-être – dans une certaine mesure. Comparés aux autoritarismes traditionnels, les néolibéraux revendiquent des références non violentes et sont généralement moins enclins à utiliser la violence directe contre leur propre population. Mais, comme tout autoritarisme, le néolibéralisme a souvent exporté la violence pour défendre ses intérêts, en soutenant des dictatures complaisantes dans des pays riches en ressources. Des guerres de la banane en Amérique latine aux guerres du pétrole au Moyen-Orient, en passant par une longue série d’atteintes aux peuples autochtones et à leurs territoires.
Pour être clair : les néolibéraux se considèrent comme des défenseurs de la démocratie. Mais en brandissant le drapeau de la liberté, leur libertarianisme protège avant tout la liberté des grandes entreprises. Ce qu’ils ne veulent pas que vous sachiez, c’est que la liberté des entreprises est inversement proportionnelle à celle des individus. Les idées que nous ne remettons pas en question finissent par gouverner nos esprits et nos vies.
Le symptôme d’un traumatisme collectif
L’autoritarisme n’est pas l’état naturel des relations humaines. La soif insatiable de pouvoir qui caractérise certains dirigeants est souvent l’expression de blessures psychologiques profondes, enracinées dans l’enfance. Une culture de punition étouffe le développement de l’empathie. La quête de reconnaissance pousse ceux qui ont reçu des applaudissements à la place d’un amour véritable. Privés d’affection et d’appartenance, certains se retrouvent avec un immense vide intérieur. L’avidité devient alors une tentative de combler ce gouffre par une accumulation sans fin./p>
Mais les figures autoritaires ne peuvent exercer leur pouvoir sans la confiance et l’admiration d’une partie de la population. Notre propre vulnérabilité face aux exploiteurs charismatiques ou aux « protecteurs » autoritaires révèle aussi une culture qui n’a pas su donner aux enfants un sentiment profond de sécurité et de valeur. L’aliénation sociale et la perte de lien avec notre essence nous laissent désengagés et impuissants.
Que des millions de personnes recherchent des sauveurs, tandis que d’autres se détournent de la participation démocratique, révèle des générations élevées sans véritable connaissance d’elles-mêmes. Chez l’adulte, le culte du héros est une forme d’impuissance acquise. Comme tout autre autoritarisme, le néolibéralisme est aussi le produit de nos modes d’éducation.
Évoluer au-delà de l’ère néolibérale
Un véritable changement de paradigme – quittant la culture de domination pour se rapprocher d’une culture de partenariat – exige un engagement renouvelé envers la démocratie. La démocratie est bien plus qu’un système politique. On pourrait même dire que la démocratie politique est le symptôme d’enfances plus saines. La démocratie est le fruit social d’une éducation démocratique. Au cœur de la démocratie se trouve l’art de l’écoute profonde. Cela ne signifie pas que chacun obtient ce qu’il veut, mais que la santé d’un groupe dépend du fait que la voix de chacun compte.
La démocratie n’est pas seulement une idée : c’est aussi un ressenti. Elle réside dans le cœur et dans les tripes. Elle est le résultat d’un développement humain dépassant le narcissisme et l’individualisme stérile, pour atteindre une conscience sociale mature et l’amour. Il ne suffit pas de penser démocratiquement : nous devons devenir la démocratie. Et la démocratie la plus authentique commence à la maison – et à l’école.
À court terme, une forme essentielle d’hygiène mentale consiste à poser des questions. Demandez des preuves. Faites vos propres recherches. Examinez les biais. Lorsque nous ne questionnons pas les idées dominantes, nous finissons par vivre selon des idées populaires mais jamais examinées. Les idées que nous ne remettons pas en question finissent par gouverner nos esprits et nos vies.
Élever nos enfants de manière démocratique
Dans l’esprit de la séparation des pouvoirs, nous devons militer sans relâche pour une interdiction totale des dons politiques et établir une barrière solide entre le grand argent et la politique. À moyen et long terme, une évolution sociale vers une culture de partenariat ne pourra se maintenir que si suffisamment d’enfants sont élevés de manière démocratique.
Alors comment élever des enfants pour qui la démocratie sera naturelle ? Cela revient à demander comment leur permettre d’assumer spontanément leurs responsabilités et de devenir des adultes autonomes et socialement conscients ?
L’attachement sécurisant précoce est essentiel – mais il ne suffit pas. Les limites éducatives doivent être posées avec fermeté, sans punition ni humiliation. Et nous devons élever des enfants qui n’ont pas peur de poser des questions. Ils doivent pouvoir contester leurs enseignants – respectueusement mais ouvertement – et leurs parents également. Empêcher les enfants de répondre ou de discuter les rend vulnérables aux autorités manipulatrices lorsqu’ils quittent la maison.
Décoder la propagande, le marketing et la manipulation est une compétence qui s’apprend. Dans un monde dominé par les influenceurs, la publicité de masse et les universités corporatisées, cette compétence devient plus urgente que jamais. L’enfance est le moteur de l’évolution sociale. Des générations plus conscientes et émotionnellement intelligentes peuvent nous guider vers une civilisation fondée sur le partenariat. Peut-être voyons-nous déjà les premiers signes de cette transformation. Et c’est ce que j’explorerai dans les prochains chapitres de cette série. Alors restez à l’écoute !
Robin Grille*
© R. Grille – 11.2025 / www.robingrille.com
© Adaptation française : Marc-André Cotton
Épisode 1 – Un monde en paix ? Quel monde en paix ?
Épisode 2 – Trois pas en avant, deux pas en arrière
Épisode 3 – De quoi nous parle le changement de paradigme ?
Épisode 4 – Menaces sur les identités tribales et nationales
Épisode 5 – Genre, pouvoir et patriarcat : la fin des vieilles certitudes
Épisode 6 – L’offensive des élites contre la démocratie
Parents porteurs de paix
Un faisceau de recherches montre aujourd’hui que la prime enfance n’est pas seulement une période sensible du développement physique et psychologique de l’être humain, mais aussi et peut-être surtout une phase au cours de laquelle devrait s’épanouir l’intelligence de nos émotions.
(01/2024)
*Robin Grille est psychologue (BA, Grad Dip Counselling, Dip Int Psych, MAPS) et psychohistorien. Exerçant comme psychothérapeute et formateur en parentalité depuis 30 ans, il est l’auteur de trois ouvrages : Parenting for a Peaceful World, Heart to Heart Parenting, et plus récemment Inner Child Journeys. Né en Uruguay de parents judéo-roumains, Robin vit en Australie où il développe une approche intégrative inspirée par la neuropsycholgie et les enjeux transgénérationnels. Son travail repose sur la convition que l’avenir de l’humanité dépend de notre façon d’accompagner nos enfants (voir son site). Son ouvrage Parents porteurs de paix a été récemment publié aux éditions Le Hêtre Myriadis.