© Aboodi Vesakaran (Unsplash)
Résumé : L’humanité traverse une phase de transformation profonde, à la fois périlleuse et précaire. Un nouveau paradigme de civilisation peine à émerger, bouleversant en profondeur notre rapport au vivant et à nous-mêmes. Dans sa série Backlash – une crise mondiale de l’émergence, le psychologue et psychohistorien Robin Grille explore ce basculement fondamental, dont l’issue dépend largement de réformes en faveur d’une éducation respectueuse des enfants. Ce huitième épisode fait le point sur les progrès et les reculs qui marquent aujourd’hui l’expérience des enfants à travers le monde, et examine ce qu’ils pourraient annoncer pour notre avenir collectif.
Avant la période de backlash à laquelle nous assistons aujourd’hui, le monde a connu un essor sans précédent des droits humains et de la démocratie, accompagné des niveaux moyens de violence les plus faibles jamais enregistrés. Trop de progrès pour que l’ancienne garde puisse les supporter, semble-t-il – d’où cette contre-offensive que nous voyons aujourd’hui se déployer. Peut-être aurions-nous dû nous y attendre.
Comme je l’ai montré dans Parenting for a Peaceful World (2013), les profondes réformes des pratiques éducatives ont constitué l’un des principaux moteurs des grands bonds évolutifs de la société au cours du siècle dernier. De nouvelles avancées dans l’éducation des enfants peuvent-elles permettre à l’humanité de dépasser la réaction actuelle pour entrer dans une nouvelle ère de progrès démocratique et écologique ? En d’autres termes, pouvons-nous espérer l’avènement de véritables sociétés fondées sur le partenariat ?
Faisons le point sur quelques-uns des principaux facteurs qui influencent aujourd’hui la santé psychologique des enfants. Observe-t-on des évolutions positives de leur santé émotionnelle ? Existe-t-il au contraire des domaines où leur bien-être est en recul ?
Naître sans violence
Dans certaines régions du monde, on assiste à un retour progressif des accouchements naturels accompagnés par des sage-femmes ainsi que des naissances à domicile. Ce mouvement vise à éviter les conséquences potentiellement traumatiques d’interventions obstétricales inutiles.
Le mouvement en faveur de l’accouchement naturel soutient les mères qui souhaitent reprendre le contrôle de leur corps et de leur accouchement. Il est porté par de nombreuses organisations dirigées par des professionnels de la santé, parmi lesquelles Lamaze International, l’International Childbirth Initiative, l’International Confederation of Midwives, Human Rights in Childbirth ou encore la Birth Trauma Association. Les naissances à domicile et les accouchements naturels bénéficient du soutien de l’Organisation mondiale de la santé, en raison de leurs effets favorables à long terme sur la santé immunitaire et psychologique des enfants.
Les progrès demeurent toutefois inégaux. Jusqu’à présent, dans la plupart des pays développés, l’accouchement à domicile ne concerne qu’une minorité de familles. Les Pays-Bas font figure d’exception, où cette pratique est courante et largement reconnue. Malgré cela, les naissances à domicile continuent de gagner en légitimité auprès des parents comme des professionnels de santé, et leur fréquence poursuit une lente progression à travers le monde, avec des résultats prometteurs en matière de sécurité, de bien-être et de santé.
Parallèlement, les accouchements hospitaliers connaissent des niveaux d’intervention médicale toujours plus élevés. Le recours à la césarienne, par exemple, augmente rapidement partout dans le monde : il représentait environ 7 % des naissances en 1990, contre plus de 21 % en 2021, et pourrait atteindre 29 % d’ici 2030. Bien qu’elle soit indispensable lorsqu’il s’agit de sauver des vies dans de véritables situations d’urgence, cette hausse dépasse largement l’objectif de 12 % fixé par l’Organisation mondiale de la santé.
Il est évident que cette tendance va bien au-delà des besoins réels. Lorsqu’elle n’est pas médicalement justifiée, une intervention chirurgicale d’urgence constitue une expérience traumatique. Commencer sa vie sous le choc d’interventions médicales invasives augmente le risque de troubles du neurodéveloppement ainsi que de difficultés émotionnelles à long terme. L’ampleur de cette expérimentation médicale est générationnelle. Nous sommes encore loin d’avoir mesuré toutes ses conséquences sur les individus, les relations humaines et les sociétés.
Il s’agit là d’un domaine où le bien-être des enfants semble reculer.
Les traumatismes précoces ne constituent pas seulement un problème social : ils représentent aussi un enjeu majeur de santé publique à long terme. Et cela ne relève plus de la simple hypothèse.
L’allaitement maternel en progression
Après avoir presque disparu sous l’effet du marketing agressif des fabricants de lait infantile, l’allaitement maternel poursuit son retour, même si celui-ci demeure lent.
Outre ses bénéfices bien connus pour le système immunitaire et la santé intestinale, l’allaitement joue un rôle fondamental dans la construction de l’attachement, qui constitue lui-même le socle de la santé psychologique.
À l’échelle mondiale, le taux d’allaitement exclusif des nourrissons de moins de six mois est passé d’environ 35 % en 2000 à près de 49 % en 2022, se rapprochant ainsi de l’objectif de 50 % fixé par l’Organisation mondiale de la santé pour 2025. Malgré d’importantes disparités régionales, les progrès mondiaux demeurent constants. Le Global Breastfeeding Collective vise désormais un taux de 70 % d’allaitement exclusif d’ici 2030.
La science est claire : une augmentation de l’allaitement maternel dans le monde contribuerait à réduire l’incidence des maladies inflammatoires chroniques. Mais ses bénéfices vont bien au-delà. L’allaitement favorise également la santé psychologique collective et exerce des effets positifs durables sur la qualité des relations humaines.
L’attachement durant la petite enfance
Depuis la publication de la version révisée de Parenting for a Peaceful World en 2013, les sociétés ont considérablement progressé dans leur reconnaissance de l’importance déterminante des premières années de la vie, et les gouvernements commencent à en tirer les conséquences.
La compréhension du rôle crucial de l’enfance a été profondément transformée par la publication de la célèbre étude sur les expériences négatives de l’enfance (Adverse Childhood Experiences Study ou ACE)[1], en 1998, ainsi que par les innombrables recherches qu’elle a inspirées.
La publication de ces résultats a marqué un tournant historique. Cet impressionnant corpus de données est venu ébranler le déni collectif entourant les conséquences à long terme des traumatismes de l’enfance. L’idée selon laquelle le stress vécu durant la petite enfance produit des effets durables sur la santé psychologique et physiologique est désormais largement admise et commence à influencer les politiques familiales et éducatives.
Les traumatismes précoces ne constituent pas seulement un problème social : ils représentent aussi un enjeu majeur de santé publique à long terme. Ce n’est plus une simple conjecture.
L’approche dite « sensible aux traumatismes » gagne désormais tous les secteurs, des systèmes de protection de l’enfance aux programmes éducatifs. Le travail social s’oriente davantage vers la prévention que vers l’intervention tardive. Les professionnels de l’enfance sont formés à reconnaître les traumatismes à l’origine des comportements plutôt qu’à se contenter d’étiqueter ces derniers.
Une attention nouvelle est accordée à la sécurité émotionnelle, aux relations empathiques et à la régulation des émotions. Les sanctions laissent progressivement place à l’accompagnement psychologique et aux stratégies de désescalade.
Peu à peu, les gouvernements reconnaissent également l’importance du rôle des parents et la nécessité de les soutenir. Au cours des trente dernières années, la durée moyenne des congés maternité rémunérés est passée dans le monde de 12,8 à 17,6 semaines.
Les pères bénéficient eux aussi de ces avancées. Entre 1995 et 2022, le nombre de pays proposant un congé paternité rémunéré a quadruplé, passant de 13 % à 56 %.
Accompagner son enfant pendant la nuit
L’une des préoccupations majeures des spécialistes de la santé mentale du nourrisson concerne la pratique très répandue de l’entraînement au sommeil (sleep training), plus connue sous le nom de crying-out, ou « extinction des pleurs ».
Cette méthode consiste à refuser systématiquement de répondre aux pleurs du bébé afin de lui apprendre à s’endormir seul. Pour de nombreux spécialistes du développement infantile, cette pratique est potentiellement traumatique. Elle laisse dans le système nerveux une blessure précoce d’abandon susceptible d’affecter durablement le sentiment de sécurité émotionnelle de l’enfant ainsi que sa réponse au stress.
Le sleep training s’est développé dans des sociétés où les parents épuisés ne bénéficient plus du soutien communautaire qui caractérisait autrefois la vie villageoise.
Mais les inquiétudes des spécialistes du développement de l’enfant ne cessent de croître, et la situation semble évoluer. Le Danemark est récemment devenu le premier pays à déconseiller officiellement le recours au crying-out. Les parents danois sont désormais encouragés à répondre rapidement aux pleurs de leur bébé et à l’apaiser.
Les recherches sur l’attachement et le sommeil soutiennent une parentalité chaleureuse et réactive pour les enfants de moins de dix-huit mois, ainsi qu’un sommeil à proximité des parents. Lorsque ces connaissances sont accompagnées de congés parentaux adéquats, elles pourraient mettre fin à une grande partie des souffrances nocturnes que connaissent encore tant de familles à travers le monde.
L’abandon des pratiques punitives
L’idée selon laquelle il serait nécessaire et acceptable de frapper les enfants est aussi ancienne que l’autoritarisme patriarcal lui-même.
Dans une grande partie du monde, cette pratique demeure si banale qu’elle passe presque inaperçue. Pourtant, dans le même temps, nous condamnons la violence domestique lorsqu’elle vise un adulte.
Depuis que la Suède est devenue, en 1979, le premier pays à interdire les châtiments corporels infligés par les parents et les enseignants, un véritable effet domino s’est propagé à travers le monde en faveur d’une éducation non violente.
La tendance autoritaire consistant à considérer les enfants comme les seuls êtres humains qu’il serait légitime de frapper est aujourd’hui rejetée sur tous les continents, et ce à une vitesse remarquable.
Porté par l’engagement des Nations unies en faveur de l’interdiction des châtiments corporels, conformément à la Convention relative aux droits de l’enfant, ce mouvement a déjà conduit soixante-dix pays à interdire toutes les formes de violence éducative, aussi bien à la maison que dans les autres lieux de vie.
Au moment où j’écris ces lignes, vingt-cinq autres pays ont engagé un processus législatif ou politique en vue d’une interdiction complète. La liste des pays ayant adopté une prohibition totale s’allonge rapidement chaque année. Les plus récents sont la Thaïlande, la République tchèque et la Suisse en 2025. Par ailleurs, cent trente-sept pays ont désormais interdit les châtiments corporels à l’école.
Nous ne pouvons pas espérer que les enfants développent des réflexes démocratiques si nous les élevons dans l’autoritarisme. Si nous voulons réellement éliminer l’autoritarisme de la vie politique, nous devons d’abord l’éliminer de l’éducation des enfants. Le rejet actuel de la violence légitimée contre eux témoigne précisément de cet engagement. Il s’agit d’une remise en cause profonde de la culture selon laquelle « la force fait le droit », et cela dès les années les plus formatrices de la vie.
L’histoire de l’enfance est sombre, marquée par des niveaux effroyables de violence dans presque toutes les civilisations et à toutes les époques[2]. L’humanité n’avait encore jamais connu, à une telle échelle mondiale, des mesures de protection de l’enfance comparables à celles d’aujourd’hui. Les bénéfices en seront considérables.
Les réformes de l’éducation des enfants ont toujours précédé les avancées démocratiques et les progrès en matière de justice sociale, à mesure que les générations qui en bénéficient atteignent l’âge adulte[3].
Les enfants traitent le monde comme le monde les a traités. Alors quels dividendes évolutifs les réformes actuelles de l’éducation des enfants produiront-elles demain pour nos sociétés ? Quelles transformations pourraient-elles favoriser dans notre manière de vivre ensemble ? Nous poursuivrons cette exploration de l’état de l’enfance aujourd’hui, et de ce qu’il annonce pour notre avenir collectif, dans le neuvième épisode de cette série.
Robin Grille*
© R. Grille – 05.2026 / www.robingrille.com
© Adaptation française : Marc-André Cotton
Épisode 1 – Un monde en paix ? Quel monde en paix ?
Épisode 2 – Trois pas en avant, deux pas en arrière
Épisode 3 – De quoi nous parle le changement de paradigme ?
Épisode 4 – Menaces sur les identités tribales et nationales
Épisode 5 – Genre, pouvoir et patriarcat : la fin des vieilles certitudes
Épisode 6 – L’offensive des élites contre la démocratie
Épisode 7 – Face à l’autoritarisme néolibéral, comment reconquérir la démocratie ?
Épisode 9 – L’éducation des enfants aujourd’hui : le visage du monde de demain (suite)
Parents porteurs de paix
Un faisceau de recherches montre aujourd’hui que la prime enfance n’est pas seulement une période sensible du développement physique et psychologique de l’être humain, mais aussi et peut-être surtout une phase au cours de laquelle devrait s’épanouir l’intelligence de nos émotions.
(01/2024)
*Robin Grille est psychologue (BA, Grad Dip Counselling, Dip Int Psych, MAPS) et psychohistorien. Exerçant comme psychothérapeute et formateur en parentalité depuis 30 ans, il est l’auteur de trois ouvrages : Parenting for a Peaceful World, Heart to Heart Parenting, et plus récemment Inner Child Journeys. Né en Uruguay de parents judéo-roumains, Robin vit en Australie où il développe une approche intégrative inspirée par la neuropsycholgie et les enjeux transgénérationnels. Son travail repose sur la conviction que l’avenir de l’humanité dépend de notre façon d’accompagner nos enfants (voir son site). Son ouvrage Parents porteurs de paix a été récemment publié aux éditions Le Hêtre Myriadis.
Notes :
[1] Felitti, Vincent J. et coll. (1998). “Relationship of childhood abuse and household dysfunction to many of the leading causes of death in adults: The Adverse Childhood Experiences (ACE) Study”. American Journal of Preventive Medicine, mai 1998, Vol. 14, No 4, p. 245–258.
[2]Robin Grille, Parents porteurs de paix, Le Hêtre-Myriadis, 2026.
[3]Ibid.