Backlash – Une crise mondiale de l’émergence – Épisode 9


L’éducation des enfants aujourd’hui : le visage du monde de demain (suite)


par Robin Grille*


Cet article est paru en anglais sur le portail Substack, le 16 avril 2026.

 

 

© Ia Huh (Unsplash)

 

Résumé : L’humanité traverse une phase de transformation profonde, à la fois périlleuse et précaire. Un nouveau paradigme de civilisation peine à émerger, bouleversant en profondeur notre rapport au vivant et à nous-mêmes. Dans sa série Backlash – une crise mondiale de l’émergence, le psychologue et psychohistorien Robin Grille explore ce basculement fondamental, dont l’issue dépend largement de réformes en faveur d’une éducation respectueuse des enfants. L’épisode 9 poursuit l’examen de l’état de l’enfance dans le monde entrepris dans l’épisode précédent.

 

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Comme je l’ai montré dans Parenting for a Peaceful World (2013), les profondes réformes des pratiques éducatives ont constitué l’un des principaux moteurs des grands bonds évolutifs de la société au cours du siècle dernier. De nouvelles avancées dans l’éducation des enfants peuvent-elles permettre à l’humanité de dépasser la réaction actuelle pour entrer dans une nouvelle ère de progrès démocratique et écologique ? Après avoir dressé un premier état des lieux de l’enfance dans le monde dans l’épisode précédent, poursuivons notre exploration des tendances qui façonnent aujourd’hui la vie des enfants.


L’école entre émancipation et standardisation

Les taux d’alphabétisation des jeunes poursuivent leur progression. À l’échelle mondiale, ils atteignent désormais 93 %, grâce à un accès croissant à l’éducation. Au début de l’année 2025, le taux d’alphabétisation des femmes adultes dans le monde se situe autour de 84 à 85 %, ce qui représente un progrès considérable, même s’il demeure inférieur à celui des hommes, qui dépasse 90 %. Rappelons que l’équilibre entre les sexes constitue l’une des conditions essentielles à l’émergence d’une société de partenariat.

Il est encourageant de constater que les organismes nationaux d’accréditation intègrent désormais l’Objectif de développement durable n° 4 des Nations unies (ODD 4), en transmettant aux enfants les valeurs de durabilité, de diversité et d’inclusion.

Cependant, un phénomène préoccupant se développe parallèlement : l’engouement croissant pour les programmes standardisés, les examens à fort enjeu et les évaluations compétitives. De plus en plus de pays alignent leurs programmes scolaires et leurs systèmes d’évaluation sur des références internationales telles que le programme PISA ou les indicateurs de l’OCDE, dans le but de mesurer leurs jeunes aux standards mondiaux. Cette évolution entraîne des effets stressants et toxiques.

La volonté d’uniformiser l’apprentissage n’a pas produit les résultats scolaires promis. Elle a plutôt conduit à une hausse de l’anxiété chez les élèves – un résultat peu surprenant lorsqu’on tente de faire entrer de jeunes êtres humains dans des moules prédéfinis. Cette nouvelle marchandisation de l’enfance oriente les enfants vers les besoins supposés de l’industrie plutôt que de les aider à découvrir leur véritable vocation. Face à cette tendance, éducateurs et parents se mobilisent, donnant naissance à une remarquable diversité d’expériences scolaires démocratiques à travers le monde.

Si nous voulons mettre fin à l’autoritarisme coercitif dans nos sociétés, nous devons offrir un tout autre modèle d’accompagnement et de transmission : une approche qui favorise une motivation intérieure pacifique dès les premières années de la vie.


Vers une éducation plus démocratique

Traditionnellement, l’éducation a reposé sur la contrainte. Les enfants étaient tenus d’apprendre ce qu’on leur imposait d’apprendre, tandis que leurs intérêts personnels et leurs passions passaient au second plan. Dans le meilleur des cas, cette approche a rendu l’école peu attrayante ; dans le pire, elle l’a transformée en une expérience pénible, voire traumatisante pour certains enfants.

Les implications socio-évolutives sont particulièrement inquiétantes. Lorsqu’on impose l’apprentissage par la force, on ne prépare guère les enfants à développer leur propre motivation ni leur sens de la démocratie. La démocratie n’est pas une théorie que l’on assimile dans un manuel ; c’est un élan vécu qui s’acquiert par l’expérience directe.

Une nouvelle conception de l’éducation gagne du terrain : elle privilégie des apprentissages qui émergent spontanément des intérêts et des élans propres à chaque enfant. En quelques mots, cette approche rejette le modèle unique applicable à tous et soutient chaque enfant dans l’exploration des domaines pour lesquels il éprouve une affinité naturelle. L’apprentissage est guidé par les intérêts de l’enfant plutôt que par un programme fixé à l’avance.

Les plans de cours rigides cèdent la place à une pédagogie plus souple. Dans ces écoles, les éducateurs privilégient souvent le contact avec la nature, les activités en plein air, l’exploration concrète et l’apprentissage par le jeu, particulièrement durant la petite enfance. Au lieu de s’appuyer principalement sur les examens, ils utilisent une documentation pédagogique continue pour évaluer les progrès des élèves. De nombreux établissements indépendants à travers le monde appliquent déjà ces principes sous diverses formes, avec des résultats très encourageants.

Mais voici l’aspect le plus remarquable : les approches démocratiques de l’éducation produisent un véritable dividende de paix. Non seulement elles améliorent les performances scolaires, la satisfaction des élèves et leur confiance en eux, mais elles entraînent également une diminution spectaculaire des violences et du harcèlement dans les écoles.

Les conséquences sociales d’une telle réforme sont faciles à imaginer. Si nous voulons mettre fin à l’autoritarisme coercitif, nous devons apprendre à accompagner les enfants d’une manière qui favorise une motivation intérieure paisible dès le plus jeune âge.


Une génération sous influence numérique

Le verdict scientifique est désormais sans appel. Le temps excessif passé devant les écrans exerce un impact dévastateur sur la santé mentale des enfants et sur leur capacité d’attention. Les écrans et les contenus qu’ils diffusent sont hautement addictifs. Ils détériorent les mécanismes cérébraux de l’attention, nuisent aux fonctions cognitives et affectent l’humeur. À cela s’ajoutent l’influence toxique des créateurs de contenu et des annonceurs qui ciblent les mineurs, ainsi que les effets désastreux du harcèlement et des agressions en ligne.

Pour l’instant, le génie est sorti de la bouteille. La plupart des gouvernements hésitent encore à imposer des limites aux géants du numérique. Tant que ce vide réglementaire persistera, nous serons confrontés à une crise majeure de santé publique touchant principalement les jeunes générations. L’usage excessif des écrans et les comportements addictifs continuent de progresser. Cette évolution constitue un recul pour le développement psychologique des enfants. Les conséquences sont parfois dramatiques : dissociation, anxiété, dépression et, dans certains cas, suicide.

Nous commençons seulement à comprendre l’ampleur de ce phénomène. Quelques gouvernements commencent néanmoins à réagir. En décembre 2025, le commissariat australien à la sécurité numérique a interdit l’accès aux réseaux sociaux aux moins de seize ans. Est-il encore trop tôt pour savoir si cette mesure sera efficace ? Certainement. Mais cette décision semble marquer le début d’un mouvement plus large de protection de l’enfance face à des dangers devenus évidents.

Puis, en mars 2026, un jury californien a jugé Meta et YouTube responsables dans une affaire historique, estimant que leurs plateformes avaient été conçues de manière addictive et avaient nui à la santé mentale d’un jeune utilisateur. Plusieurs millions de dollars de dommages et intérêts ont été accordés. Cette décision crée un précédent juridique majeur, susceptible d’influencer plus de vingt procédures similaires en cours aux États-Unis.

Les signaux se multiplient. Verrons-nous bientôt un véritable embrasement réglementaire ?

Face à la baisse générale des performances scolaires, la Suède a décidé d’investir cent millions d’euros afin de réduire l’usage des écrans à l’école et de réintroduire les manuels imprimés. Dans l’État australien de Nouvelle-Galles du Sud, les téléphones portables sont désormais interdits dans les établissements scolaires, y compris durant les récréations et la pause de midi. Ces mesures courageuses de protection de l’enfance pourraient constituer les fondations de progrès plus vastes à l’échelle mondiale.

Tout cela s’apparente à une forme d’exploitation commerciale massive des enfants. Sans une pression constante des consommateurs, des recours collectifs et une réglementation gouvernementale ferme, il est peu probable que cette situation évolue spontanément.


L’industrie alimentaire contre l’enfance

Le nouveau modèle inflammatoire de la médecine nous adresse un message urgent : ce qui se passe dans l’intestin finit par se produire dans le cerveau. Une véritable épidémie traverse aujourd’hui les pays industrialisés. Elle provoque davantage de souffrances et de décès que la pandémie de Covid-19. Il s’agit de l’explosion des maladies inflammatoires chroniques : maladies cardiovasculaires, cancers, diabète, dépression et bien d’autres affections largement évitables, liées à la charge toxique croissante de notre environnement. Je me limiterai ici au lien désormais bien documenté entre la malbouffe et les troubles mentaux de l’enfant. Ce lien passe notamment par l’inflammation chronique de l’intestin, qui tend ensuite à favoriser l’inflammation cérébrale.

Entre 1990 et 2021, le nombre de troubles dépressifs chez les enfants et les adolescents a augmenté de plus de 60 % à l’échelle mondiale, atteignant environ 158,7 millions de cas en 2021. Si l’on s’interroge sur les raisons de cette progression, l’alimentation apparaît désormais comme un facteur contributif reconnu. L’ampleur du problème apparaît clairement lorsqu’on observe l’évolution de l’obésité infantile. Chez les enfants de cinq à dix-neuf ans, la prévalence est passée de 0,9 % en 1975 à près de 20 % en 2022.

Cette situation traduit un mépris saisissant des grandes multinationales de l’alimentation pour les familles, lorsqu’elles considèrent les enfants avant tout comme un marché à exploiter. Là encore, il s’agit d’une forme d’exploitation commerciale massive qui ne ralentira probablement pas sans pression citoyenne, recours judiciaires collectifs et réglementation gouvernementale vigoureuse.


Une crise mondiale de santé mentale

Les statistiques mondiales dressent un tableau alarmant de la santé mentale des jeunes. Un adolescent sur sept âgé de dix à dix-neuf ans souffre aujourd’hui d’un trouble psychique. Le suicide des jeunes augmente dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis, au Royaume-Uni, dans certaines régions d’Australasie et d’Amérique latine. Même s’il est difficile d’isoler précisément tous les facteurs en cause, les expériences douloureuses vécues en ligne et les pressions scolaires croissantes apparaissent comme deux facteurs aggravants majeurs.

Par ailleurs, les nouvelles recherches en psychiatrie nutritionnelle ont mis en évidence les liens entre inflammation intestinale et inflammation cérébrale, éclairant la manière dont l’alimentation moderne fragilise la résilience émotionnelle des enfants. Réunis, ces différents facteurs créent les conditions idéales d’une crise mondiale de santé mentale chez les jeunes.


Quelles sociétés naîtront de ces enfances ?

Pourquoi m’intéresser à l’état de l’enfance ? L’un des enseignements fondamentaux de la psychohistoire est que les sociétés deviennent plus pacifiques, plus démocratiques et plus justes lorsque, une ou deux générations auparavant, elles ont commencé à mieux traiter leurs enfants.

Mais l’inverse est également vrai : les périodes de guerre, de violence généralisée et de dérive totalitaire ont souvent été précédées par une aggravation des mauvais traitements infligés aux enfants. Ces schémas historiques sont récurrents et reproductibles. La façon dont une société traite ses enfants permet donc d’entrevoir son avenir.

Deux tendances opposées semblent aujourd’hui traverser l’enfance. D’un côté, les enfants subissent de nouveaux facteurs dissociants : médicalisation croissante de la naissance, surexposition aux écrans, contenus numériques souvent exploitants ou abusifs. Parallèlement, même si l’accès à l’éducation progresse, la standardisation croissante des apprentissages et la compétition scolaire soumettent les enfants à une pression constante qui favorise l’anxiété et la dépression. Ajoutons à cela une alimentation industrielle inflammatoire, riche en produits ultra-transformés et en sucre, et nous obtenons les ingrédients d’une crise majeure de santé mentale chez les enfants.

Mais dans le même temps, les styles parentaux autoritaires reculent. La culture de la communication non violente – qui associe affirmation de soi et écoute empathique – se diffuse progressivement dans les familles et les établissements scolaires. Les enfants sont de plus en plus accueillis avec tolérance dans leurs singularités et leurs vulnérabilités émotionnelles. Une nouvelle compréhension du traumatisme psychique et de ses effets imprègne peu à peu le débat public. La culture punitive et ses dispositifs les plus cruels rejoignent lentement les pages sombres de l’histoire.

Les enfants d’aujourd’hui sont donc traversés par des courants contradictoires. Certains favorisent leur épanouissement ; d’autres leur nuisent. Dans l’ensemble, ils semblent davantage exposés à des conditions favorisant l’anxiété et la dépression. Mais, simultanément – et de façon peut-être paradoxale – ils se libèrent progressivement des modes d’éducation autoritaires et punitifs qui ont dominé l’histoire humaine. Puisque ces évolutions touchent une part considérable de la jeunesse mondiale, comment façonneront-elles les sociétés de demain ?

Malgré toutes les difficultés auxquelles les enfants sont confrontés aujourd’hui, plus on remonte dans le passé, plus leurs vies apparaissent marquées par la négligence, l’indifférence, l’abandon et la cruauté. Nous savons également, grâce aux recherches psychohistoriques, que de meilleures enfances conduisent à des sociétés plus justes. Les progrès réalisés dans les pratiques éducatives au cours des dernières décennies nous ont-ils donné suffisamment d’élan évolutif pour permettre à l’humanité de traverser l’actuel backlash et d’accéder à un nouveau niveau de progrès social ? Comment les réformes éducatives les plus récentes portent-elles déjà leurs fruits à travers les innovations de rupture qui émergent un peu partout dans le monde ?

C’est précisément ce que j’explorerai dans les prochains épisodes. À une époque où l’actualité nous montre surtout un monde qui semble se fragmenter, vous serez peut-être surpris de découvrir l’ampleur des transformations porteuses de vie déjà en cours. N’oublions pas que les médias se concentrent principalement sur les actions des détenteurs du pouvoir. Pendant ce temps, une révolution silencieuse progresse loin des manchettes, traversant les trames de la culture et transformant discrètement le terreau de nos sociétés.

Dans tous les domaines de l’activité humaine, des initiatives de plus en plus nombreuses portent les marques caractéristiques des valeurs de partenariat, diffusant peu à peu de nouvelles normes sociales. C’est là que nous porterons notre regard.

Alors, je vous donne rendez-vous pour le dixième épisode de cette série !

Robin Grille*

 

Épisode 1 – Un monde en paix ? Quel monde en paix ?

Épisode 2 – Trois pas en avant, deux pas en arrière

Épisode 3 – De quoi nous parle le changement de paradigme ?

Épisode 4 – Menaces sur les identités tribales et nationales

Épisode 5 – Genre, pouvoir et patriarcat : la fin des vieilles certitudes

Épisode 6 – L’offensive des élites contre la démocratie

Épisode 7 – Face à l’autoritarisme néolibéral, comment reconquérir la démocratie ?

Épisode 8 – L’éducation des enfants aujourd’hui : le visage du monde de demain

 

En savoir plus

Parents porteurs de paix
Un faisceau de recherches montre aujourd’hui que la prime enfance n’est pas seulement une période sensible du développement physique et psychologique de l’être humain, mais aussi et peut-être surtout une phase au cours de laquelle devrait s’épanouir l’intelligence de nos émotions.
(01/2024)

 

*Robin Grille est psychologue (BA, Grad Dip Counselling, Dip Int Psych, MAPS) et psychohistorien. Exerçant comme psychothérapeute et formateur en parentalité depuis 30 ans, il est l’auteur de trois ouvrages : Parenting for a Peaceful World, Heart to Heart Parenting, et plus récemment Inner Child Journeys. Né en Uruguay de parents judéo-roumains, Robin vit en Australie où il développe une approche intégrative inspirée par la neuropsycholgie et les enjeux transgénérationnels. Son travail repose sur la conviction que l’avenir de l’humanité dépend de notre façon d’accompagner nos enfants (voir son site). Son ouvrage Parents porteurs de paix a été récemment publié aux éditions Le Hêtre Myriadis.