Chou kale de variété traditionnelle et coquelicot dans un jardin familial (© photo M.A. Cotton).
Résumé : Nous sommes arrivés à un tournant dans la série Backlash. Après avoir démystifié et décodé le mouvement de réaction qui secoue aujourd’hui le monde, nous allons désormais nous intéresser aux transformations sociales et évolutives positives auxquelles ce backlash s’oppose – et aux signes montrant qu’elles poursuivent malgré tout leur chemin. Pourquoi cette vague de changement de paradigme reste-t-elle invisible dans nos fils d’actualité ? Lorsqu’on relie entre eux les différents éléments de ce mouvement de fond, un schéma très net émerge du brouillard, aussi saisissant que magnifique. Il laisse entrevoir les bonds évolutifs qui nous conduisent déjà vers un avenir radicalement différent : une civilisation fondée sur le partenariat.
L’agriculture régénératrice est l’un de ces phénomènes. Il ne s’agit de rien de moins qu’une révolution qui atteint les sillons les plus profonds de la conscience humaine. La pratique de l’agriculture régénératrice (Regen Ag) ne s’arrête pas aux limites de l’exploitation agricole : ses effets s’étendent bien au-delà de ce qui se trouve dans nos assiettes.
Il ne s’agit pas d’une simple amélioration technique, mais d’un changement de paradigme qui réinvente notre civilisation en son cœur même. Si vous pensez que l’agriculture régénératrice n’est qu’une mode passagère concernant une poignée d’agriculteurs amateurs un peu excentriques, détrompez-vous : l’agriculture régénératrice ne se contente pas de repenser notre production alimentaire et de restaurer notre environnement. Elle transforme, au plus profond, ce que nous sommes[1].
Que vient remplacer l’agriculture régénératrice ?
Commençons par un petit détour historique pour nous pencher sur la psychologie de l’agriculture traditionnelle. Les récits qui racontent comment nous sommes passés de la chasse, de la pêche et de la cueillette à l’agriculture ont négligé un détail essentiel. Pour devenir éleveurs et agriculteurs, nous avons fait quelque chose de très particulier afin de produire notre nourriture : nous l’avons arrachée à son milieu écologique. Comme on arrache un bébé à sa mère, nous avons, les uns après les autres, extrait animaux et plantes des systèmes complexes dans lesquels ils prospéraient, pour les isoler et les parquer.
Était-ce là le « péché originel » par excellence ? Domestiquer nos sources de nourriture revenait à les isoler, à leur retirer leur caractère sauvage – et les conséquences ont été dévastatrices. Nous pensions avoir trouvé une solution, mais l’illusion selon laquelle nous pouvions imposer notre domination à la Nature nous a condamnés à toutes sortes de souffrances. Les données archéologiques sont sans appel. Dès les débuts de l’agriculture sédentaire, la taille des êtres humains a diminué, l’espérance de vie s’est effondrée, la santé dentaire s’est fortement dégradée et les guerres organisées se sont multipliées.
L’agriculture traditionnelle fut la première déclaration de guerre de l’humanité à la Nature. Une guerre dont nous nous racontons que nous sommes sortis victorieux. De l’irrigation à l’épandage des pesticides, jusqu’aux OGM, nous semblons avoir une réponse à tout ce que la Nature nous oppose. Depuis la première houe et la première clôture, nous sommes en guerre ; la compétition est inscrite dans l’ADN des civilisations agricoles. Nous jouons pour gagner, nous sommes devenus des dominateurs.
Qu’est-ce que l’agriculture régénératrice ?
Comme son nom l’indique, l’agriculture régénératrice laisse les terres agricoles en bon état – voire dans un meilleur état – en travaillant avec elles plutôt que contre elles. À l’inverse, les méthodes agricoles conventionnelles dégradent les terres et les sols, exigeant des quantités toujours plus importantes de produits agrochimiques de synthèse ; en ce sens, elles ont toujours été dégénératives. L’ancienne méthode transforme la terre en une ressource épuisable et non renouvelable.
Nous avons pu être amenés à croire que cette agriculture-là était inévitable, tant elle s’est imposée partout dans le monde. Elle nous est si familière, si profondément ancrée dans nos textes sacrés, notre folklore et nos chansons, qu’elle nous paraît naturelle plutôt que le résultat d’un choix. L’agriculture régénératrice fait voler ce mythe en éclats (fig. 1).
Fig. 1 : Agriculture régénératrice : des pousses de soja traversent une couverture de seigle dans le Sud Dakota (Creative Commons, 2016).
Par définition, l’agriculture régénératrice ne se contente pas de produire des aliments destinés à la consommation humaine. Elle vise également à restaurer et à améliorer la santé des sols, la biodiversité locale et les cycles de l’eau – tout cela simultanément. Contrairement au jeu à somme nulle de l’agriculture traditionnelle, elle rend davantage qu’elle ne prend. La science qui la sous-tend est novatrice, mais son esprit s’inspire explicitement des manières dont les peuples autochtones entretiennent leur relation avec la terre.
Allant plus loin que l’agriculture biologique moderne, la méthode régénératrice tire son nom du fait qu’elle reconstitue véritablement les sols. Cultivé de cette manière, le sol retient davantage d’humidité, nécessite moins d’irrigation et résiste mieux à la sécheresse. Au lieu de cultiver une seule plante ou d’élever une seule espèce animale, l’agriculteur prend soin d’un écosystème tout entier qui enrichit naturellement le sol tout en maintenant les espèces envahissantes en équilibre.
Autre rupture majeure : l’agriculture régénératrice renonce au labour et au travail mécanique du sol. Finies les heures interminables à conduire les machines et à faire des allers-retours dans les champs – cette corvée qui accable l’humanité depuis des millénaires, ce joug éternel devenu presque archétypal. C’est la Nature qui accomplit le gros du travail. L’agriculteur sème un mélange spécifique de cultures de couverture dont les racines pénétrantes décompactent le sol, le nourrissent, limitent l’évaporation, le protègent de l’érosion et réduisent à la fois la charge de travail et les coûts liés aux machines et au carburant.
Psychologie de l’agriculture conventionnelle
L’agriculture traditionnelle est un perpétuel bras de fer. Nous déployons un arsenal démesuré de produits chimiques pour repousser les tentatives incessantes de la Nature de reprendre ce que nous lui avons pris. Telle une mère luttant pour retrouver un enfant perdu, la Nature envoie maladies, parasites et mauvaises herbes pour réintégrer dans son giron écologique les espèces que nous avons privées de leur caractère sauvage. Elle cherche à rétablir l’équilibre.
À l’ère des pesticides industriels, les agriculteurs et leurs familles sont les premières victimes d’un désastre agrochimique. Ils sont les premiers touchés par les cancers, les maladies auto-immunes et les maladies inflammatoires chroniques. Leur sort constitue un signal d’alarme rarement entendu par les consommateurs qui, par centaines de millions, succombent à des maladies liées à l’environnement.
»«Et comme si cet affrontement sans fin ne suffisait pas, il y a aussi le labeur incessant. Inchangées depuis l’Antiquité, gravées dans notre mémoire génétique, demeurent ces heures harassantes passées à labourer et à désherber, jusqu’à l’horizon, puis à recommencer encore et encore. Pour survivre, chaque génération a appris à ses enfants à renoncer à chercher de la joie dans le travail, à accepter la peine et la répétition incessante des mêmes efforts. Nos systèmes éducatifs ont été conçus pour répondre à cette exigence industrielle : ils relèguent au second plan la passion et le plaisir, tout en valorisant le stoïcisme.
Un coût démesuré
Une nouvelle révolution dans l’agriculture n’aurait pu arriver trop tôt : l’humanité se heurte aujourd’hui à un mur. Notre ambition de conquérir la Nature a fini par se retourner contre nous, dans un effet boomerang dévastateur. Depuis que nous avons arraché les animaux à leur milieu écologique pour les entasser dans des enclos surpeuplés, nous les avons exposés aux maladies. Nos enclos et nos étables ont servi d’incubateurs à de nouvelles souches virales mortelles qui, franchissant la barrière des espèces, ont provoqué les grandes pandémies et épidémies de notre histoire. La rougeole est issue des bovins, la variole des rongeurs et des chameaux, la coqueluche des porcs et la grippe des oiseaux, pour ne citer que quelques exemples.
Mais les pandémies d’hier représentent une menace moindre que la principale cause de mortalité d’aujourd’hui : les maladies inflammatoires chroniques. S’il est communément admis que les résidus de pesticides ravagent notre système immunitaire, les dommages irréversibles infligés à nos sols sont beaucoup moins connus.
Les engrais de synthèse peuvent stimuler les rendements, mais ils appauvrissent les sols à long terme. Les fongicides et les pesticides détruisent le microbiome et les réseaux de mycélium qui donnent aux sols leur vitalité. Même s’ils paraissent gros et appétissants sous les éclairages des rayons de la grande distribution, les produits issus de l’agriculture conventionnelle sont pauvres en nutriments. Jusqu’à présent, les solutions dominantes restent désespérément prisonnières de l’ancien paradigme : elles consistent simplement à ajouter toujours plus d’engrais, saison après saison.
Un saut psychologique radical
L’agriculture régénératrice repose sur de solides fondements scientifiques, mais des transformations de cette ampleur ne se produisent pas simplement grâce à de nouvelles connaissances. Un tel changement exige un véritable saut psychologique : une remise en question de ce que nous pensons être. La place que nous nous attribuons dans le monde est en train d’être redéfinie, et notre relation à l’environnement complètement réorganisée.
Pendant dix millénaires, lorsque nous regardions la terre, nous lui posions toujours la même question : « Que puis-je te prendre ? » La terre était un titre de propriété, et c’est cela qui définissait notre identité. Notre image collective est celle d’une espèce propriétaire, libre de prélever ce que bon lui semble jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une terre surpâturée, érodée et sans vie.
L’agriculture régénératrice renverse cette attitude fondamentale. Elle pose à la terre une question radicalement différente : « De quoi as-tu besoin de notre part ? » Puis elle attend, patiemment, que la terre réponde. Elle observe et elle écoute. Nous ne pouvons prospérer dans l’agriculture régénératrice sans faire preuve d’humilité et de respect profond envers la terre.
C’est une nouvelle psychologie : une psychologie de la réciprocité, qui entre remarquablement en résonance avec les modes de vie des cultures autochtones. Nous ne combattons plus la Nature, nous collaborons avec elle – et nous la laissons nous guider. Comme toujours, une élévation collective de la conscience devient possible grâce à une évolution de l’éducation des enfants et de l’enseignement. Quelque chose change dans l’atmosphère qui entoure les enfants, de manière subtile mais puissante.
Le premier changement doit avoir lieu dans le terreau neuropsychologique : la paix se cultive à la maison et à l’école. Les comportements sociaux s’orientent vers des modèles de partenariat à mesure que nous abandonnons les dynamiques verticales, l’autoritarisme et la politique de l’homme fort, pour aller vers des formes de vie collective plus chaleureuses. Au moins en partie, cette agriculture non violente est le fruit d’une évolution vers une parentalité et une éducation plus intelligentes sur le plan émotionnel.
Un partenariat plus productif que l’exploitation
Pour le producteur, il n’est nullement question de sacrifice désintéressé. Jusqu’ici, les résultats montrent de façon constante que les agriculteurs engagés dans des pratiques régénératrices réduisent considérablement leurs frais d’exploitation, puisqu’ils ne dépendent plus de biocides et d’engrais de synthèse extrêmement coûteux. Année après année, les pratiques régénératrices reconstituent le sol et augmentent sa capacité à retenir l’humidité. Cela signifie moins de dépenses d’irrigation et une meilleure résistance aux sécheresses, qu’ils peuvent traverser sans dommages. Et pour couronner le tout, leurs productions sont plus abondantes et présentent une qualité nutritionnelle supérieure. Les aliments cultivés au sein d’un écosystème sont de meilleure qualité.
Pour les consommateurs aussi, les bénéfices sont au rendez-vous. Les aliments issus de l’agriculture régénératrice sont plus riches en nutriments, tout en étant exempts de produits agrochimiques toxiques. À mesure que cette nouvelle forme d’agriculture se répandra, il n’est pas exagéré d’affirmer que des millions de vies seront sauvées et que l’état de santé des populations s’améliorera fortement à travers le monde. Et si l’agriculture dégénérative nous a conditionnés au combat, renouer avec l’écologie sur le mode du partenariat semble au contraire nous rendre plus joyeux, bienveillants et enthousiastes. L’agriculture régénératrice offre ainsi un exemple vivant de l’amour à l’œuvre.
Favoriser chez les jeunes un état d’esprit régénérateur suppose logiquement que nos modèles éducatifs s’orientent eux aussi vers des philosophies davantage fondées sur le jeu et la collaboration. Une telle évolution pourrait épargner à des générations entières les tensions extraordinaires liées à notre système éducatif actuel, véritable cocotte-minute. Pour la planète aussi, les enjeux sont considérables : si une proportion suffisante des terres agricoles passe à des pratiques régénératrices, il existe une possibilité réelle d’inverser le cours de l’urgence climatique. De l’Australie à l’Union européenne en passant par l’Amérique du Nord, les gouvernements accordent désormais des crédits carbone aux agriculteurs qui adoptent des pratiques régénératrices : une opération gagnant-gagnant, à la fois pour le portefeuille des producteurs et pour la planète.
Alors qui cela dérange-t-il ?
Les perdants les plus évidents sont les industries agrochimiques et pétrochimiques, ces fabricants de poisons et d’engrais dont les produits risquent de devenir inutiles. Mais il y a autre chose, qui touche aux profondeurs de notre psychisme. Renoncer au rôle de dominateurs que nous nous sommes attribués représente une chute vertigineuse pour l’orgueil de notre espèce. Cela fait éclater la bulle de notre démesure. Une relation fondée sur l’humilité et le partenariat implique une sorte de mort de l’ego, contre laquelle nous commençons par lutter bec et ongles.
Une fois que des structures compensatoires de survie ont pris racine dans nos synapses et dans nos rituels collectifs, elles ne disparaissent pas facilement. Les anciennes manières de faire résistent au changement, parfois avec férocité. Nous ne devons pas sous-estimer à quel point cette transformation fondamentale peut désorienter, voire être perçue comme une menace. La métamorphose qui nous fait passer d’une identité écophobe à une identité biophile n’est rien de moins qu’une crise identitaire. Adopter l’agriculture régénératrice, c’est accepter que l’image que nous avons de nous-mêmes soit entièrement remodelée, de l’intérieur.
En cette période de métacrise, le psychisme collectif de l’humanité traverse une transformation évolutive d’une ampleur considérable. Un ancien modèle culturel pressent sa propre fin. Partout dans le monde, il suscite un backlash – et il n’y a guère lieu de nous en étonner. Et l’ampleur du backlash donne la mesure de l’ampleur du changement. L’agriculture régénératrice, dont la philosophie du partenariat constitue le cœur, est au centre de cette transformation. Elle n’est pas une pratique marginale réservée à quelques exploitations agricoles amateurs. C’est un mouvement scientifique qui prend désormais l’ampleur d’une avalanche. Rendez-vous pour l’épisode 11 de la série Backlash où nous nous pencherons sur un nouvel exemple de changement de paradigme qui marque la fin d’une époque et redéfinit la civilisation.
Robin Grille*
© R. Grille – 09.2026 / www.robingrille.com
© Adaptation française : Marc-André Cotton
Note :
[1] Je vous invite à faire quelques recherches en ligne pour prendre la mesure de l’étendue, de l’ampleur et du rythme de croissance de l’agriculture régénératrice à travers le monde. Voici quelques exemples : Monde, Europe, Amérique du Nord, Amérique latine, Asie, Afrique, Australie, Aotearoa – Nouvelle-Zélande.
Épisode 1 – Un monde en paix ? Quel monde en paix ?
Épisode 2 – Trois pas en avant, deux pas en arrière
Épisode 3 – De quoi nous parle le changement de paradigme ?
Épisode 4 – Menaces sur les identités tribales et nationales
Épisode 5 – Genre, pouvoir et patriarcat : la fin des vieilles certitudes
Épisode 6 – L’offensive des élites contre la démocratie
Épisode 7 – Face à l’autoritarisme néolibéral, comment reconquérir la démocratie ?
Épisode 8 – L’éducation des enfants aujourd’hui : le visage du monde de demain
Épisode 9 – L’éducation des enfants aujourd’hui : le visage du monde de demain (suite)
Parents porteurs de paix
Un faisceau de recherches montre aujourd’hui que la prime enfance n’est pas seulement une période sensible du développement physique et psychologique de l’être humain, mais aussi et peut-être surtout une phase au cours de laquelle devrait s’épanouir l’intelligence de nos émotions.
(01/2024)
*Robin Grille est psychologue (BA, Grad Dip Counselling, Dip Int Psych, MAPS) et psychohistorien. Exerçant comme psychothérapeute et formateur en parentalité depuis 30 ans, il est l’auteur de trois ouvrages : Parenting for a Peaceful World, Heart to Heart Parenting, et plus récemment Inner Child Journeys. Né en Uruguay de parents judéo-roumains, Robin vit en Australie où il développe une approche intégrative inspirée par la neuropsycholgie et les enjeux transgénérationnels. Son travail repose sur la conviction que l’avenir de l’humanité dépend de notre façon d’accompagner nos enfants (voir son site). Son ouvrage Parents porteurs de paix a été récemment publié aux éditions Le Hêtre Myriadis.